dimanche 14 octobre 2012

Feuilles mortes

Dimanche matin d'automne. Il pleut et l'on a qu'une envie : rester à l'intérieur, à bouquiner ou écouter de la musique, voire les deux. De cocooner quoi.  Je pose ça en préambule pour vous expliquer le sujet de mon post du jour. Car comme d'habitude, une foultitude de sujets se sont présentés à moi, ce blog virant un peu à l'obsession, mais bonne obsession, je vous rassure. Me retrouver devant un ordinateur, un dimanche matin, avec un vrai plaisir d'écrire, c'est délicieux. Peu importe donc que j'ai du mal à trouver le sommeil en me demandant si je vais parler de ceci ou cela, en me demandant si je le tournerais de cette façon ou de cette manière... Peu importe car nous sommes dimanche matin, et j'écris. Et comme nous sommes en ce petit dimanche matin d'automne, j'ai finalement trouvé ce qui allait s'imposer comme le sujet du jour, à savoir précisément (du moins aussi précisément que je puisse articuler ma pensée) une musique pour accompagner un instant. Et ce qui constituait à ce moment là, soit il y a quelques minutes, le parfait complément musical à cet instant, je l'ai trouvé en fouillant dans mes récentes acquisitions et en m'arrêtant sur un album sur lequel je suis un peu vite passé. En même temps, c'est une habitude chez moi mais ce qui me surprend ici, c'est que d'autres aussi sont vite passé à autre chose ; je ne dis pas que Lianne La Havas, puisque c'est elle dont il s'agit, n'a pas eu son petit quart d'heure de gloire avec l'album Is your love big enough ? Je me souviens, par exemple, l'avoir souvent vue à la rentrée à la télévision, avec un argumentaire, sans doute mis au point par sa maison de disque et repris par tous les présentateurs des émissions où elle figurait, qui disait que Prince et Stevie Wonder raffolaient de sa musique. Ce que je veux bien croire vu les qualités d'auteur compositrice de cette musicienne émérite. On a même pas mal entendu son titre Age, sur les plateaux télé donc ou à la radio.  Il n'empêche qu'à peine un mois après avoir créé le buzz, on n'entend plus franchement parler d'elle. Je ne vais pas vous dire que l'album de Lianne La Havas est révolutionnaire mais c'est un bon album où la chanteuse n'est jamais aussi bonne qu'accompagnée de sa seule guitare. Et puis il y a cette chanson, au dessus du lot, et qui correspond pleinement à l'idée que je me fais de ce dimanche matin.



Sur les commentaires accompagnant la vidéo de No room for doubt, il semble que plus d'un se plaigne que Lianne ait fait ce duo avec Willy Mason. Moi, c'est ce que j'ai immédiatement adoré dans ce duo, ce qui rend ce duo magique : la voix plaintive de Willy Mason. Une voix qui semble avoir un siècle et c'est d'ailleurs ce que je me suis dit quand j'ai écouté l'album la première fois : que la chanteuse avait du ressortir de la naphtaline un vieux chanteur de jazz ou de rock. En fait, Willy Mason est un jeune chanteur américain d'à peine 27 ans. Dommage que son répertoire n'aille pas creuser dans cette fragilité envoutante pour proposer un rock un peu country, en tout cas très ricain, qui n'est pas forcément ma tasse de thé rappelant plus Bruce Springsteen que Robert Wyatt avec qui je l'avais initialement confondu.
Je ne vous cache pas que j'ai longtemps hésité avant de choisir le morceau de Robert Wyatt que j'allais poster ici. J'aime, par exemple, beaucoup les deux titres qu'il a enregistré avec le groupe electro Ultramarine en 1993 (dont ce Kingdom), les titres auxquels il a prêté sa voix pour la bande originale du Peuple Migrateur de Bruno Coulais, ou le duo qu'il a enregistré avec Ben Watt (d'Everything ButThe Girl) en 1982, Walter and John. L'émotion que me procure sa voix est, je pense, d'autant plus forte maintenant que je connais son histoire ; Robert Wyatt, batteur au sein du célèbre groupe de prog rock Soft Machine (bon, je dis célèbre parce que je me documente, mais je connais pas parce que 1) j'écoute pas de prog rock et 2) Soft Machine, c'était fin des années 60/début 70, soit donc un âge où j'étais en couches culotte) tomba du quatrième étage d'une villa, dans une fête où il était passablement éméché. Suite à l'accident, il s'est retrouvé paralysé dans une chaise roulante, abandonnant la batterie mais continuant à expérimenter dans plein de styles musicaux différents, devenant, au fil du temps, une véritable figure culte underground que plus d'un musicien cite comme une influence quand il ne l'invite pas, donc, à collaborer sur leurs albums (comme, entre autres, Björk et Ryuichy Sakamoto). Après cette petite page d'histoire, revenons à mon histoire et la première fois où j'ai croisé la voix du bonhomme sans même connaître tous ces détails. C'était en 1984 et la Grande Bretagne était alors en pleine vague neo jazzy, une appellation qu'on accolait alors à Sade, The Style Council, Everything But The Girl ou Working Week. Ces derniers, avant de recruter une chanteuse officielle, avaient d'ailleurs emprunté la chanteuse d'Everything But The Girl, Tracey Thorn pour leur premier single, l'introuvable, et c'est dommage, Venceremos (we will win) où, donc, se marie à la voix de Tracey, celle de Robert Wyatt.



Ca gratte parce que c'est du vinyle ; on ne trouve sur Itunes que la version que Working Week enregistra un an plus tard avec, donc, sa chanteuse officielle. Ca le fait forcément moins, Tracey Thorn faisant partie de mon Top 3 personnelle des plus grandes voix féminines (et j'aurais bien le temps de vous dévoiler la troisième un de ces quatre, bande de petits curieux qui avaient compris, en bons lecteurs de ce blog, que Kate Bush en fait aussi partie). C'est d'ailleurs parce qu'elle a cette voix incomparable que, je pense, Ben Watt s'est effacé derrière celle qui est aussi sa compagne à la ville, au sein de leur groupe, Everything But The Girl. Et aussi belle que je trouve la voix de Tracey Thorn, je trouve dommage que Ben Watt n'ait pas d'avantage associé sa voix, là encore, toute en fragilité, au timbre parfait de Tracey. C'est le cas dans le très beau On my mind, un des premiers titres d'Everything But The Girl. Une chanson aussi émouvante que l'est pour moi le fait de les redécouvrir dans cette vidéo où l'un comme l'autre n'avaient pas encore 20 ans.



Cette chanson est aussi une autre chanson parfaite pour dimanche matin d'automne. Et tant qu'on est à remonter le temps, et à regarder tomber les feuilles mortes, j'ajouterais une dernière chanson que j'ai découverte il y a deux ans sur l'album Tumbleweed Connection d'Elton John (1970). J'ai découvert totalement par hasard ce titre alors que j'écoutais des chansons postées sur les blogs tout en travaillant à autre chose. J'ai immédiatement adoré et admets avoir été un peu surpris en découvrant son auteur. Sans détester sa musique, je n'ai jamais été un grand fan d'Elton John. Mais cette chanson avait quelque chose que je n'avais jamais rencontré dans aucune de ses compositions. Et pour cause, cette chanson n'est pas de lui mais de Lesley Duncan (qui la chante d'ailleurs avec lui). Et je pense que si cette chanson avait été postée sur le blog où je l'ai découverte, c'était précisément (ça coïncide au niveau de la période) parce Lesley Duncan venait de mourir. Son histoire est, elle aussi, assez émouvante. Elle fut considérée comme une des premières auteur compositrices britanniques mais ne rencontra jamais le succès qu'à travers les autres, puisque choriste très demandée, on retrouve sa voix notamment sur le Dark side of the moon de Pink Floyd. Puis elle se retira, avec sa famille, sur l'île de Mull en Ecosse, où, jusqu'à sa mort en  2010 des suites d'une longue maladie cérébrovasculaire, elle n'était, pour ses voisins, que la petite dame qui cultivait son jardin. D'où l'étonnement de ces derniers à son enterrement où Elton John envoya des fleurs et David Bowie, un message de condoléances. Etait-elle heureuse, comme elle semblait l'être, à cultiver son jardin ou bien nourrissait-elle des regrets ? Il semble qu'à son chevet, son mari lui ait fait écouter cette chanson, déclarant : "It was as peaceful, I think, as death can be, and a relief after her years of struggle". Aussi paisible que peut l'être la mort donc. Si ça ne vous dérange pas, contentons nous d'un "aussi paisible qu'un dimanche matin d'automne".

samedi 13 octobre 2012

Prise de tête

De la même façon que certaines chansons s'adressent à mon cœur ou à mes jambes (et quand j'y pense, à mon estomac, tant certaines donnent aussi envie, parfois, de vomir), d'autres s'adressent à la tête. Mais à force d'intellectualiser leurs propos, nombre d'artistes m'ont perdu en route. Me viennent immédiatement en tête (mais je suis persuadé que quelques autres exemples vont se pointer en cours de route) les cas de Björk et Radiohead.
En reprenant le listing des titres de Björk dans ma discothèque, je m'aperçois qu'au fur et à mesure des années, j'ai pris de moins en moins de titres de l'Islandaise, jusqu'à ne conserver qu'un titre (et encore parce que j'ai de la place) de son dernier album Volta, à savoir le single Earth Intruders. A vrai dire, il n'y a que Debut, son premier album qui ait trouvé entièrement sa place dans ma discothèque. Ce qui me fait penser que c'est un peu dur pour les deux albums suivants, Post et Homogenic, dont je garde un très bon souvenir en CD mais qui n'ont pas passé, eux, intégralement l'épreuve de la numérisation. Il faut dire qu'à ce moment là, j'ai sans doute été un peu radical, ne voulant conserver que la crème de la crème de mes CD. C'est profondément injuste comparé aux albums que je télécharge aujourd'hui du début à la fin et dont je ne trie pas le bon grain de l'ivraie. Enfin bon, il faudra que je revienne sur la numérisation de mes CD, ici et en vrai, mais pour l'instant, revenons à Björk. Au fur et à mesure que le temps a passé, l'Islandaise n'a eu de cesse d'intellectualiser son propos, voulant sans doute repousser ses limites, tout comme celle de ses auditeurs. Mais il arrive un moment justement où, clairement, elle passe du côté obscur de la force, si vous voyez ce que je veux dire. Le moment où je n'ai plus trouvé la voie (la voix ?) de Björk intéressante mais fatigante correspond pour moi au "concept album" Medulla. Déjà, rien que le terme montre bien qu'on s'adresse à la tête dès qu'on fait dans le conceptuel. Ici, il s'agissait de faire un album entièrement tourné autour de la voix. OK. Mais ça marche pas. Ca se perd dans des méandres où la chanson explose hors de toute structure ; impossible de chanter une seule chanson de Medulla ou d'en fredonner un refrain. Mais bon, y a-t-il encore un refrain ? Y a-t-il encore une chanson ? Je n'ai pas envie de me prendre la tête quand j'écoute une chanson, je n'ai pas envie de me dire : "Ah oui, c'est bien parce que tel arrangement, tel instrumentation, tel truc", je n'ai pas envie d'analyse. En tout cas, pas sur le moment, je veux que la chanson me touche. Point. Il sera grand temps d'analyser plus tard. Il y a des albums, dit-on, qui se révèle après une, deux, voire trois écoutes. Mais pourquoi j'irais jusqu'à trois quand les deux premières m'ont ennuyé ? Je n'ai eu, avec aucune chanson de Medulla, le sentiment d'immédiateté que j'ai pu avoir en écoutant Hyperballad, qui reste ma chanson préférée de Björk. Il y a là une solide structure couplet/refrain dont je n'ai pas nécessairement besoin pour apprécier un morceau mais qui s'impose à moi avec plus de force ; une structure patente dans la reprise qu'a fait de la chanson l'américain Andy Clockwise.



Le cas de Björk n'est peut-être pas désespéré eu égard au sort que j'ai réservé à (ou que m'a réservé) Radiohead. Après OK Computer, Radiohead n'a eu de cesse de compliquer son propos. De Kid A à Hail to the thief en passant par Amnesiac, j'ai trop souvent l'impression que Radiohead veut montrer qu'ils ne prennent pas leurs fans pour des cons ; ils font appel à leur intelligence pour comprendre leur musique en espérant qu'ils les suivent dans leurs délires. Mais à force, là encore, de chercher à compliquer leur musique, ils ont perdu au passage la force d'une mélodie toute simple. La différence, avec Björk, c'est que Radiohead a su revenir, pour moi, à la simplicité, avec l'album In rainbows. Et à plus grande lisibilité répond le plus grand élan que j'ai eu (et d'autres aussi) pour cet album et particulièrement All I need.

   

Ceci n'est pas la vidéo officielle d'All I need (je doute d'ailleurs qu'il y en ait une) mais l'une des très nombreuses vidéos qu'a inspiré la chanson, celle-ci et son côté "je vous montre ce qu'on peut faire avec un Iphone 4 et 2 applications", ayant un côté immédiat, qui, je trouve, colle bien au propos.
Mais si, précisément mon propos était celui-ci, c'est parce que je viens d'écouter et d'apprécier le nouvel album de Bat For Lashes. J'ai toujours beaucoup aimé Bat For Lashes, qu'on a, depuis ses débuts, comparé à Kate Bush, d'où ma curiosité de départ. Mais il y avait souvent chez elle cette propension à en rajouter dans les arrangements un peu compliqués, un peu superflus, un peu chichiteux parfois, soit pour empêcher l'auditeur de totalement découvrir de très belles chansons, soit, au contraire, pour en dissimuler de plus faiblardes. Natasha Kahn (c'est le vrai nom de Bat For Lashes) n'en a pas totalement fini avec ce travers qui n'en est pas forcément un si l'on juge à l'aune de son dernier single, All your gold, qui démarre en mode dépouillé, ascétique, pour s'achever en feu d'artifice de cordes.



Mais elle sait aussi, et ça, c'est plutôt nouveau, aller à l'essentiel quand elle reconnaît une chanson si parfaite qu'elle n'a besoin, pour l'habiller, que de sa voix et d'un piano (et deux trois trucs, mais à peine).



Je n'ai pas besoin d'un dictionnaire pour comprendre Laura ; c'est une chanson qui me parle, directement. Sans prendre de détour et me planter dans le décor. Et c'est pour cette simplicité bienvenue, entre autres, que je souhaite à The Haunted Man, le nouvel album de Bat For Lashes, tout le succès qu'il mérite.

Scène de ménages

Je n'avais pas forcément prévu de parler si tôt de Fleetwood Mac dans la mesure où j'avais déjà un peu abordé le sujet il y a peu. Mais voilà, en allant consulter la liste des titres les plus populaires en ce moment sur les blogs, je tombe sur un remix de Dreams par Gigamesh (qu'on peut aller télécharger ici)... à la première place ! Je lui préfère un autre remix sur lequel je suis tombé il y a quelques semaines à peine, celui de Flight Facilities (à télécharger ici)



Ce qui étonne, dans un remix comme dans l'autre, c'est que ça n'a pas tant bougé que ça par rapport à l'original : un beat plus appuyé là, une version plus délayée ici, histoire de prolonger le plaisir, mais, là comme ici, on a laissé intégralement la partie de chant de Stevie Nicks et la majorité de l'instrumentation d'époque. Ce qui est étonnant, donc, c'est comme il se dégage une impression de nowness (c'est dingue ce que je speak anglais ces temps-ci) de cette chanson, ou si vous préférez comme cette chanson s'imprime parfaitement dans notre quotidien musical alors qu'elle date de 1977. On pourra m'objecter que c'est le cas de la plupart des classiques, ces "golds" comme on les nomme en radio. Sauf que non : là où un gold respire le souvenir (et sera d'ailleurs introduit en radio par le sempiternel : "Souvenez-vous, c'était en 1977" ou n'importe quelle autre date), cette chanson semble à peine débarquée de chez le disquaire. Sans doute parce qu'il règne déjà dans l'air comme un parfum de Fleetwood Mac. Personnellement ce parfum m'est monté aux narines (enfin aux oreilles, mais bon, vous m'aurez compris), il y a quelques mois via l'irruption de Niki & The Dove dans ma discothèque. Niki & The Dove est un groupe Suédois (Ah! La Suède !) qui, s'il verse plutôt du côté de l'electro côté arrangements, n'est pas sans rappeler la Stevie Nicks de Fleetwood Mac via sa chanteuse Malin Dahlström qui, sans tout à fait lui ressembler, présente toutefois avec elle une étonnante familiarité vocale, physique et même vestimentaire (tendance hippie) dans le clip de DJ ease my mind.



Je conseille d'ailleurs vivement l'écoute (et plus si affinités) de l'album de Niki & The Dove. Pour en revenir à Fleetwood Mac, l'un des signes les plus tengents de leur "retour à l'actualité", c'est bien entendu la sortie cet été de Just tell me that you want me, tribute album où un casting impeccable de la jeune scène actuelle (bon d'accord, y a aussi Marianne Faithfull) rend hommage à leurs glorieux aînés : The Kills, Antony, Tame Impala, MGMT, Lykke Li, ma préférence sur cet album très dispensable allant tout de même à Washed Out (mais bon, en même temps, qu'est-ce que j'aime pas de Washed Out ?) pour sa reprise de Straight back.



Je ne pense pas que le fait de reprendre cette chanson de l'album Mirage en 1982 tienne du hasard. Si Fleetwood Mac a commencé sa carrière en 1967, le groupe ne m'intéresse qu'entre la période comprise entre leurs deux plus gros succès : Rumours, en 1977, et Tango in the night, en 1987. Soit à l'arrivée de Lindsey Buckingham et Stevie Nicks dans le groupe et jusqu'au (premier) départ de Lindsey Buckingham. Bon, c'est pas tout à fait vrai puisque les deux (alors) tourtereaux sont arrivés en 1975 mais l'album sorti cette année-là sonne vraiment trop encore comme un brouillon de ce qu'allait être Rumours deux ans plus tard. Avec Rumours, Fleetwood Mac entamait sa période de grâce où mélodies fluides et arrangements précieux allaient accoucher d'une flopée de très bons albums. Il est toutefois arrivé un truc à Fleetwood Mac en 1977 qu'on ne leur a sans doute pas pardonné, du moins jusqu'à maintenant : le succès. Mais alors, l'ENORME succès puisqu'ils en ont quand même vendu plus de 40 millions à travers le monde, ce qui, finalement, n'est pas très loin du Thriller de Michael Jackson. Or, à partir de là, on ne les a pas, à mon sens, considérés comme un groupe sérieux ; c'était un groupe qui faisait des tubes à la radio, point. On a totalement sous estimé leur génie parce que le succès, c'est suspect. En cela, on pourrait voir en eux le pendant américain aux Suédois Abba. La comparaison, d'ailleurs, ne s'arrête pas là. Il y a(vait) dans les deux groupes deux couples : Anna-Fryd et Benny ainsi que Björn et Agnetha pour ABBA (d'où le nom, pour ceux qui ne le sauraient pas encore - prends nous pour des cons, penseront les autres), et Buckingham & Nicks ainsi que Christine et John McVie pour Fleetwood Mac. C'est à la fin des années 70 (et précisément au moment d'enregistrer l'album Rumours pour Fleetwood Mac) que les couples, dans les deux formations, se sont séparés. Et c'est aussi alors qu'ils se sont mis à produire leur meilleure musique. Avec une bonne dose de cruauté des uns envers les autres. Par exemple, quand Agnetha chante The winner takes it all, elle chante les mots que lui fait dire son ex sur leur séparation. Il n'empêche que Knowing me, knowing you en pleine période prédivorce (et qui annonce clairement la couleur si on ne se laisse pas seulement aller à taper du pied pour écouter, deux secondes, les paroles) est l'une des meilleures chansons de leur répertoire.



Et tout comme Fleetwood Mac, Abba eut droit il y a quelques années à une réévaluation sur laquelle je m'étais déjà étendu. Revenons à Fleetwood Mac et maintenant réécoutons l'entrainant Go your own way ; oui, on peut se contenter de secouer la tête et faire semblant de jouer de la guitare électrique mais on peut aussi se pencher deux secondes sur le texte et voir que Buckingham y parle clairement de sa séparation d'avec Nicks, et c'est sans doute toute sa colère par rapport à la situation qu'il fait passer dans ses guitares rageuses.



Même si les séparations peuvent bien se passer, je ne pense pas que ce fut le cas avec celles évoquées ici. M'est avis qu'ils ont écrit ça en mettant une bonne part de leur amertume dans leurs compositions car ils se disaient que ce serait sans doute, aussi, la fin de l'aventure ensemble, leur dernier disque. Et c'est là où ils se sont fait totalement piégés par le public qui a totalement adhéré à leur musique à ce moment précis. Sans doute parce que ça faisait résonner des sentiments personnels chez tout un chacun. Sans doute aussi (car j'ai souvent dit, et je le répèterais, qu'on n'écoute pas "vraiment" les paroles) parce qu'ils ne s'étaient jamais autant livrés que dans ces moments là. D'une parfaite et terriblement lucide honnêteté. Evidemment ce doit être par la suite très difficile de réinterpréter ces chansons jusqu'à la nausée, un peu comme on rouvrirait tous les jours des plaies qui ne demandaient qu'à cicatriser. Le fait même qu'Agnetha, malgré les ponts d'or qu'on lui a fait, ait toujours refusé de remonter (sur scène avec) Abba tend à le prouver. 
Contrairement à Abba, que j'ai aimé dès que j'ai commencé à m'intéresser à la musique, mon amour de Fleetwood Mac n'est, lui, venu que sur le tard et plus précisément en 1987 avec, donc, l'album Tango in the night où Lindsey Buckingham, qui semble vraiment livrer toute sa souffrance quand il chante, m'a totalement cueilli sur Big love et dont on comprend à quel point cette chanson lui appartient quand on regarde son interprétation en live par un Fleetwood Mac réduit... au seul Lindsey Buckingham.



Mais à force de parler de lui, on pourrait penser que moi même je réduis le groupe à son seul guitariste. Or, ce qui fait la force de Fleetwood Mac, c'est l'ensemble de ses différentes personnalités. Stevie Nicks a, elle aussi, écrit de très belles chansons. Enfin, une très belle chanson, Dreams, qu'elle a ensuite décliné (mais avec talent) de plein de manière différentes que ce soit en Sara sur l'album Tusk, Gipsy sur Mirage ou Seven wonders sur Tango in the night. Et c'est tout de même Christine McVie qui signa une grande majorité de leurs succès. Mais c'est quand le groupe, et plus particulièrement ces trois là, se liaient pour ne faire qu'un qu'évidemment, ils étaient les plus forts. Et c'est pourquoi, même s'ils se sont depuis reformés,  je n'ai pas trouvé la même alchimie dans ce qui suivit puisque (jusque là) ces trois là ne se sont jamais retrouvés ensemble autrement qu'en live, une partie de l'équation venant toujours à manquer quand ils enregistrent en studio. Il n'y a pas que l'alliance des claviers de McVie aux guitares de Buckingham, il y a aussi ce brio dans les voix qui est à son sommet sur Little lies. Quand Christine McVie chante au refrain "Tell me lies / Tell me sweet little lies", que Stevie Nicks enchaîne sur "Tell me lies", et que Buckingham embraye sur "Tell me / Tell me lies", je n'ai qu'une envie : qu'ils continuent de laver leur linge sale en public si ça doit donner ce résultat.

vendredi 12 octobre 2012

Up and down

Mon Ipod m'a envoyé dans les oreilles il y a quelques jours ce magnifique remix signé Zero 7 d'un titre de Lambchop : Up with people

   
Avant même de vérifier le titre sur mon Ipod, j'avais une impression de m'élever, littéralement, un peu comme Björk dans le clip de It's oh so quiet ; le titre laissait une impression de renouveau, de promesse d'un jour nouveau, comme si, après avoir été mal, vous ne pouviez qu'aller mieux et que ce titre là allait vous y aider. N'allez pas penser que je suis au fond du trou mais j'entendais là un morceau totalement uplifting parce que je ne vois pas vraiment l'équivalent français de cet adjectif ô combien adéquat. Ce pourrait être "euphorisant" mais il y a un côté excité voire hystérique dans l'euphorie qui n'avait rien à voir avec le sentiment de bien être, de plénitude ou de réconfort, voire les trois à la fois qu'apportait ce morceau. Ce véritable baume pour le moral, je le sais pour avoir écouté l'original, je le dois bien plus aux remixeurs qu'aux remixés. Zero 7 a prodigué nombre de caresses auditives similaires durant sa carrière aidé en cela par des voix boulversantes : que ce soit Sia que j'ai découvert grace à eux sur leur premier album, Simple things, via, entre autres, Destiny.


Ou bien le très suédois, comme son nom l'indique, José Gonzalez.


Pour en revenir à leur remix d'Up with people, j'espère que la chanson vous met dans le même état que moi. Car je sais que les mêmes airs ne produisent pas nécessairement les mêmes effets. Ainsi en cherchant le morceau sur le Web, je suis tombé sur ce blog où l'auteur disait combien ce titre lui faisait immédiatement penser à certains éléments de l'automne et de l'hiver. Des éléments qu'il aime, certes, mais de l'automne et de l'hiver quand même ! Et l'automne et l'hiver, ça rime quand même plutôt avec down en ce qui me concerne. D'ailleurs, certains morceaux, au contraire des "uplifting", sont plutôt, pour continuer à user d'anglicismes, des downers. On a tous dans le coin de la tête une, deux, des milliards en fait de chansons tristes. Mais là encore, de même que je ne voulais pas parler d'euphorie quand j'évoquais les up, je ne veux pas parler de tristesse pour évoquer les down. En fait, si je dois trouver le pendant down à Up with people, je pense immédiatement, allez savoir pourquoi (ou allez écouter, ça revient au même) aux titres de Fink, et plus particulièrement Pretty little thing.


Voilà, qui pour moi, correspondrait plus à un jour de pluie. Un jour de pluie cool mais un jour de pluie. C'est bizarre d'ailleurs parce que ce morceau ne fait pas se sentir mal, mais bon, je sais qu'il amènera une touche de gris dans la palette de mes humeurs. Pas forcément le feelgood track pour continuer à faire chier tous les non anglophones. A propos de feelgood track, je n'en reviens pas de pas avoir mentionné dans mon post d'hier, l'incroyable We all feel better in the dark. Enfin si : j'avais prévu d'en parler et puis, mes pensées se bousculant (c'était précisément, d'ailleurs, l'objet du post), j'ai zappé. Pourtant il s'agit non moins pour moi du meilleur morceau des Pet Shop Boys (bon, OK, des Pet Shop Boys remixés par Brothers in Rythm), démontrant à nouveau comme la musique prévaut sur les paroles puisque Neil Tennant n'y chante que le titre du refrain du début à la fin. La guitare est parfaite, le piano aussi, bon d'accord ça gémit un peu (c'est un euphémisme) mais parfois on feel tellement better in the dark que ces choses là finissent par arriver. Ah : et désolé pour la vidéo Youtube - c'était la seule, fermez les yeux et laissez-vous porter.


J'ai un souvenir assez intime de feelgood song et n'entendez pas par intime un souvenir qui impliquerait que je sois nu. Juste seul en fait. C'était durant l'été 84, je travaillais pour la première fois en boîte à l'âge de 15 ans, ce qui, je vous l'accorde, est plutôt jeune, mais c'est comme ça. Je rentrais vers 5/6 heures du matin à mobylette la tête encore rempli des boums boums et autres basses de la boîte qui se trouvait à quelques kilomètres d'où je vivais (j'entends certains d'entre vous pensaient tout haut que, décidément, ma mère était inconsciente et ils n'auront pas tout à fait tort...). Il n'y avait à cette heure là encore personne dans les rues, et, même si c'était l'été, j'arrivais, trajet oblige, encore un peu transi à la maison. C'était les premières heures de la journée et les dernières minutes de la mienne. Et dans la maison où tout le monde dormait, j'allais chercher mon album d'Howard Jones pour aller le poser sur la platine du salon, la seule de la maison. Oui, Howard Jones, celui de What is love ? qui est d'ailleurs la chanson qui m'avait fait acheter l'album Human's lib. Accroupi près de la chaîne stéréo, je mettais mon casque sur les oreilles et là, j'écoutais sur une face Don't always look at the rain ou sur l'autre face Hide and seek, voire les deux.


Je ne sais toujours pas aujourd'hui quelle chanson je préfère à l'autre. Je sais ce que, pour beaucoup, vous allez sans doute penser : que c'est tristoune, loin d'être uplifting. Mais dans les lueurs des petites heures du matin par cet été de mes quinze ans, j'étais juste bien. Alors je pouvais éteindre la chaîne stéréo et aller me coucher.

jeudi 11 octobre 2012

Ricochet

Un ami lecteur me fait parvenir le tracklisting du prochain album de Field Music, qui sort ces jours-ci, avant la tournée anglaise du groupe, pensant que la reprise de Rent des Pet Shop Boys pourrait particulièrement m'intéresser.



C'est surtout l'occasion pour moi de montrer comment ça fonctionne, là-haut, dans un coin de mon crâne, et comment d'une chanson découle une autre puis une autre, puis une autre, etc... C'est aussi la problématique à laquelle je me frotte chaque jour quand je débute l'un de ces posts quotidiens : comment rester sur une seule route quand chaque morceau est un véritable carrefour bourrés de chemins de traverses. Prenons donc l'exemple du Rent de Field Music que j'avais déjà entendu lorsqu'il avait envahi le Web lors de sa sortie en single, au printemps, pour le Record Store Day, reprenant au passage la très belle pochette d'Actually, l'album des Pet Shop Boys


Evidemment, la reprise de Field Music fait apparaître toute la beauté de la chanson des Pet Shop Boys, dont on a trop tendance à résumer le brio aux textes de Neil Tennant. Je ne dis pas que "I love you / You pay my rent" n'est pas un incroyable (et d'un incroyable cynisme) refrain mais si la chanson est devenue l'un des classiques du duo, c'est aussi (surtout ?) parce qu'elle s'appuie sur une très bonne mélodie, ce dont les Pet Shop Boys, eux mêmes, avaient fait la démonstration via cette autre reprise très camp et très Broadway (pléonasme ?) qu'ils avaient dirigé pour Liza Minelli.



On dirait, d'ailleurs, qu'il y a une propension chez les Pet Shop Boys à dissimuler tout le génie de leur musique derrière des paillettes, des arrangements lourds, en rajoutant des tonnes, parfois et même souvent trop, ce qui fait qu'on peut souvent passer à côté d'eux et ne pas toujours comprendre pourquoi ils ont souvent été désignés, en Angleterre, comme le groupe le plus important des années 80 avec... les Smiths ! D'ici, ça peut sembler saugrenu, pourtant le parallèle est évident : deux duos (parce que, avouez-le, à part Johnny Marr et Morrissey, on connaît pas le nom des autres membres de The Smiths) avec un musicien et un parolier, avec des textes considérés pour beaucoup comme les meilleurs de leur époque dotés de titres interminables, les Stop me if you've heard this one before ou Please, please, please, let me get what I want des Smiths répondant aux I don't know what you want but I can't give it anymore ou What have I done to deserve this ? des Pet Shop Boys. Cette dernière chanson, en duo avec Dusty Springfield m'amène d'ailleurs à l'autre point commun des deux groupes : déterrer leurs idoles des 60's. Sandie Shaw pour les Smiths et donc, Dusty Springfield pour les Pet Shop Boys à qui ils offrirent l'une de leurs plus belles chansons, la bande originale du film Scandal, la magnifique Nothing has been proved. 



J'ajoute que cette ballade poignante connut en quelque sorte un prolongement avec une autre chanson que les Pet Shop Boys offrirent pour la bande originale du film The crying game pour Boy George.



J'aurais encore pu ajouter que cette chanson eut droit à une reprise de Little Jimmy Scott, tout ça m'éloignant du sujet, mais le sujet, précisément, n'est-il pas de montrer comment il m'est facile de m'en éloigner. Mais revenons à Field Music, notre point de départ et empruntons une autre route. Car c'est ici l'autre partie de l'équation : le groupe. Or ce n'est pas la première fois que j'entendais parler de Field Music qui a livré un très bon album il y a trois ans : Measure. 



Je n'ai pas tout l'album dans ma discothèque, car, à vrai dire, je ne suis pas un vrai fan de Field Music, allant jusqu'à ignorer qu'ils ont sorti un album en début d'année, Plumb, qui vient pourtant d'avoir l'honneur d'être dans la shortlist du Mercury Prize (pour faire court, l'équivalent du Goncourt pour les disques chez nos amis Britons). En revanche, j'ai tout l'album de The Week That Was. Car, Field Music est le groupe des frères Brewis, l'un d'eux, Peter ayant en parallèle son projet solo : The Week That Was dont vous trouverez ci-dessous le morceau Learn to learn.



Bon, pour tout dire, je n'ai jamais beaucoup écouté ce disque. Mais je me l'étais procuré en raison des incessantes références à Kate Bush dont la Critique agrémentait les chroniques de l'album et quand on écoute Learn to learn puis, par exemple, Sat in your lap, pas compliqué de comprendre pourquoi.



Aux cheminements tortueux de ma pensée, s'ajoutent ceux non moins tortueux du Web. Recherchant Heart, l'autre reprise des Pet Shop Boys par Field Music, je suis finalement tombé sur un papier sur Domino dancing dans lequel j'apprends que pour Neil Tennant, leur excellente chanson est leur version à eux (il y aborde le même thème du casual sex) du Numbers de Soft Cell.



Bref, jolie série de ricochets qui, en fait, n'en finirait plus si je n'y mettais moi même un point final. Cette suite de causes à effets peut produire des effets indésirables. A peine me suis-je arrêté sur tel truc que je suis poussé vers tel autre et si j'embarque quelqu'un, comme toi lecteur, dans ce délire, j'ai peur qu'il ne se perde en route. Ou bien qu'il ait besoin, lui, de s'arrêter quand je suis déjà à poursuivre ma route. Par exemple, si je suis déjà à la fin de ce papier, n'ayant pas forcément pris soin d'écouter intégralement tous les morceaux que j'y poste (et pour cause, y'en a un paquet), où en es-tu toi, lecteur ? Arrivé ici, n'as-tu pas oublié ton point de départ ? T'y repères-tu dans tous ces méandres ? Mais, tandis que tu t'interroges et cherches des réponses, je suis déjà loin ; ricochet, m'ayant renvoyé au Ricochet days, le meilleur morceau de Modern English, lui même me renvoyant... etc...

mercredi 10 octobre 2012

A DJ saved my life

Depuis l'ouverture de ce blog, j'ai parfois l'impression de naviguer entre aujourd'hui et les années 80 en laissant des pans complets de l'histoire incomplets. Je sais que c'est précisément pour ça que j'ai créé ce blog pour vous raconter toute l'histoire par la musique, même si ce n'est pas dans un ordre chronologique. Mais quand même, à ce stade de l'histoire, il me semble important d'aborder ma rencontre primordiale avec la Techno/House/Trance/Rave (call it what you want) Music. Et pour ça il va falloir que je vous parle de Lindsey Buckingham, ce qui peut, à ce stade, sembler troublant, pour qui connaît les talents de guitariste et chanteur de Lindsey Buckingham au sein de Fleetwood Mac, à des lieues, donc, de toute cette scène.
Mais prenons les choses dans l'ordre. A la fin des années 80, j'ai entendu débarquer les premiers tubes de House avec, disons, bienveillance. D'abord parce que tout ça était le fruit des synthés et autres machines (particulièrement les samplers) dont j'ai déjà dit l'amour que je leur porte. Ensuite parce que l'un des premiers succès de la catégorie était estampillé 4AD, soit l'une de mes maisons de disques préférées à l'époque, qui produisait les albums des Cocteau Twins, This Mortal Coil ou autres Dead Can Dance ; c'est en effet 4AD qui sortit en 1987 le Pump up the volume de MAARS.



Oui, avec le recul, ça peut paraître bizarre que cette maison de disques à qui l'on accolait des musiques, disons, pas trop réjouissantes ait pu sortir ce single. Moi, j'avais trouvé ça assez logique dans la mesure où MAARS était la réunion de deux des groupes du label, AR Kane et Colourbox. Or, j'avais déjà craqué sur l'album de Colourbox, sorti deux ans plus tôt, et plus particulièrement sur ces deux chansons qui s'enchainaient : Manic et leur reprise du You Keep Me Hangin' On.



Tout ça était enlevé et dansant, fun, léger, agréable, mais finalement, pas très sérieux, pensais-je sans doute alors. J'ai du pensé la même chose fin 88 ou début 89, quand, alors étudiant en journalisme, je suis parti à Londres avec ma promo, histoire d'y réaliser plusieurs reportages pour un magazine interne de l'école. Déjà passionné par la musique, j'avais bien évidemment décidé de parler de toute la scène House et Rave en pleine éclosion. Je me souviens très bien être allé interviewer les dirigeants de Rythm King, le label qui avait lancé le Beat Dis de Bomb The Bass, dont la pochette fut découpée (sacrilège !) par mes camarades de l'école pour illustrer mon article.



Si je m'en souviens avec précision, c'est parce qu'à la sortie de notre entretien avec les patrons de Rythm King, j'étais reparti avec une flopée de disques. Parmi ceux-là, il y avait l'album de S'Express, qui fut, je m'en rappelle, beaucoup raillé à l'époque. Pourtant, outre le fait que je trouve toujours très réussi les tubes Hey music lover ou Superfly guy, on y décelle déjà tout ce qui sera, plus tard, admiré chez d'autres. Je pense surtout à Special and Golden qui pourrait être le (pas si) lointain ancêtre de Release the pressure de Leftfield en 1995.




Mais si j'avais enquêté sur le phénomène alors émergent en son épicentre, le Royaume Uni, j'étais passé totalement à côté de mon sujet. Je n'avais pas compris, de l'intérieur, ce qu'annonçait pourtant clairement S'Express en ouverture de Theme from S'Express : "Enjoy this trip  / And it is a trip". Je me souviens certes avoir interviewé une jeune fille vendeuse d'objets très colorés ou décorés de Smiley, qui m'avait parlé, un peu ébahie et ravie, des Raves. Mais je n'étais pas allé moi même en Rave. Peut-être m'étais-je rendu dans une boîte mais le fait même que j'écrive "peut-être" montre à quel point le souvenir est flou et finalement, donc, sans grand impact dans ma vie. Par la suite, je n'ai suivi que de loin en loin cette scène, m'intéressant d'avantage à son croisement avec le rock via les Happy Mondays, Stone Roses, tout ce qu'on a dénommé Madchester. De temps en temps, rarement, je tombais sur un album qui m'accrochait comme, en 1990, Electribal Memories d'Electribe 101 au sein duquel évoluait la chanteuse Billie Ray Martin qui fit ses débuts dans... S'Express.



Fin de l'histoire. Enfin du moins du préambule.
Je situe avec beaucoup plus d'exactitude la réelle irruption de cette musique dans ma vie ; pour que vous compreniez pourquoi, je vais d'abord plomber l'ambiance. Le 19 janvier 1993 (car c'est une date qu'on n'oublie jamais d'où le fait que je situe tout le reste de l'histoire avec beaucoup plus d'exactitude), j'apprenais que j'étais séropositif. A l'époque, c'est encore un peu (les trithérapies n'existaient pas) comme si l'on vous apprenait que vous étiez condamné à mort. Ajoutez à ça que le jeune homme mal dans sa peau que j'étais n'assumait pas son homosexualité et ne pouvait donc se confier à pas grand monde et vous aurez une idée du désarroi dans lequel j'étais plongé. Une des rares à qui je pouvais parler de tout ça était ma soeur qui vit depuis la fin des années 70 en Angleterre. Un peu démunie, elle me proposait de passer la voir chez elle. Je partais donc fin janvier à Clacton-on-Sea, riante, enfin non, mortelle bourgade à l00 km à l'Est de Londres sur la Mer du Nord, en train. Et c'est là qu'arrive Lindsey Buckingham. Muni d'un Discman (qui fut au CD, souvenez-vous, ce que le Walkman était à la K7), je montais dans le train pour me forger un souvenir qui ne me quitterait plus. Voyez-vous, j'adore les voyages en train un casque sur la tête. Le paysage qui défile au rythme de la musique, ça pourrait durer des heures ; ce sont de longs travelings personnels et je les trouve magiques. Comme il se doit en cette fin du mois de janvier, il faisait froid et gris, et même gris foncé en Angleterre. Je me rappelle surtout, après avoir changé de train et de gare, être reparti de Londres dans un décor industriel (les rames des trains à la sortie des grandes villes) en noir et blanc. Avec dans mon casque, Lindsey Buckingham. Il venait juste de quitter Fleetwood Mac et sortait son premier album solo d'après rupture : Out of the craddle. Bunckingham a enregistré seul une bonne partie de cet album assurant guitare, basse, claviers, percussion, voix et production et je me le suis toujours représenté seul dans son studio, partagé entre la rage d'avoir quitté un groupe à qui il avait pourtant donné tant (il est en grande partie responsable du très beau Tango in the night comme Big Love, le premier single) et l'envie de continuer tranquillement sa vie de musicien, apaisé. Du coup, les chansons d'Out of the craddle où prédominent ses guitares virtuoses, sonnent pour moi comme le reflet de ses humeurs, réelles ou fantasmées, qui étaient précisément les miennes alors : la rage de Doing what I can (relecture brillante de Big Love) le disputant à l'espoir de Say we'll meet again (en passant par tout un tas de chansons à l'humeur plus ou moins maussades, et au charme impeccable).




Voici donc résumé mon état d'esprit quand j'arrive, ce week-end là, chagrin donc, chez ma soeur. Celle-ci venait de divorcer et avait décidé, à plus de 30 ans et avec deux enfants en bas âge, qu'il était grand temps de vivre ses... 20 ans. Elle avait donc, à ce moment là, tous les jours 20 ans et quand, comme le week-end où je suis venue la voir, elle gardait ses enfants, c'est chez elle qu'elle amenait la fête et ses copains. Je suis arrivé le vendredi soir en début de soirée quand personne n'était encore arrivé. Elle m'a dit qu'elle ne savait pas quoi me dire mais me proposait de faire partie de la fête, le temps d'un week-end. Franchement, à ce moment précis, je ne voyais pas très bien comment j'aurais pu faire la fête. Ajoutez à ça mon côté d'irréductible sauvage asocial qui fait que j'ai du mal à être en groupe quand le groupe dépasse, euh, trois personnes, et vous comprendrez que je me suis dit que je m'étais peut-être trompé en pensant trouvant là le réconfort qu'il me manquait. Parce que le réconfort, je l'imaginais comme deux bras m'accueillant dans lesquels j'aurais pu pleurer. Mais si je m'étais trompé, c'est précisément en pensant ça. Le réconfort, ce jour là, s'est présenté sous la forme d'une petite pilule blanche. Et là, que les choses soient claires : loin de moi l'idée de faire ici l'apologie d'une drogue ou d'une autre, et pour tout dire, cela fait des années que je n'ai pas pris d'Ecstasy. Mais ce soir là, l'Ecstasy que me proposa ma soeur, ne me forçant aucunement mais me rassurant quand j'émettais quelques craintes, fut exactement ce dont j'avais besoin. Pour aller mieux et pour réellement pénétrer, comme j'allais le faire, dans cette musique. Ma soeur, parce que c'était ma première fois, m'avait assis dans un fauteuil face à un écran où défilaient des images un peu comme celle-ci.


J'allais rester scotché là, des lunettes en relief sur les yeux, un verre rouge, un verre bleu, un grand sourire au lèvres tandis que je rentrais dans la dimension cachée de cette musique. A l'époque, le grand courant de la Techno, ou tout du moins, le courant qui régissait la soirée, c'était la Trance, une musique hypnotique. Et d'un seul coup, je captais totalement la musique. Elle accompagnait chacune de mes montées, les conduisait parfois, les accélérait par moments, les ralentissaient à d'autres, au fur et à mesure que mon esprit divaguait, s'accrochait au beat ou bien aux nappes de synthé, ou bien tout à la fois. Je ne me souviens pas avec précision ce que j'ai écouté ce week-end là et pour cause, j'étais défoncé ; je suis arrivé le vendredi soir, reparti le dimanche en début d'après midi et cela m'a paru durer, tout au plus, deux ou trois heures. Deux ou trois merveilleuses heures. Mais il me semble que j'ai écouté Papua New Guinea de Future Sound of London. Et même si je ne l'ai pas écouté, il est pour moi la musique qui synthétise le plus ce que j'ai vécu ce week-end là.



J'étais arrivé le moral dans les chaussettes, dans le noir et blanc, et j'allais repartir la tête dans les nuages, dans les couleurs de l'arc en ciel. D'autant plus que, j'allais le découvrir vite, je n'avais plus besoin de l'Ecstasy pour apprécier cette musique. Je ne veux pas avoir l'air d'un angelot pour qui, faut pas déconner quand même, la drogue, c'est de la merde. Non, les mois/années qui allaient suivre allaient être remplis de raves en tous genres et autres cachets multicolores (sans pour autant faire de moi un addict). Mais, ce que je veux dire, c'est que même sans ça, le trip recommençait dès que j'écoutais un disque. Je me souviens particulièrement de cette sensation la première fois que j'ai entendu le Open up de Leftfield avec John Lydon, fin 93. Un disque, qui plus est, assez symbolique pour moi, car il synthétisait mon passage d'une préférence pour la musique rock à une prédilection pour cette musique techno. C'était comme si John Lydon, alias Johnny Rotten, le chanteur des Sex Pistols et de PIL, adoubait ce choix plutôt gonflé à l'époque puisque je me rappelle avec précision Bernard Lenoir, dont j'étais pourtant fan et qui avait pourtant programmé la chanson, l'accompagnant d'un dédaigneux : "Est-ce encore de la musique ?" (sic)



Pour moi, la question ne se posait pas : c'était non seulement la musique mais la meilleure des musiques : de celles qui fait qu'on danse, qu'on rêve, qu'on s'émerveille... De celles qui fait qu'on reste en vie.

mardi 9 octobre 2012

Je crois me souvenir de toi *

L'année dernière (et oui, déjà, en fin d'année dernière certes, mais l'année dernière quand même), je me suis laissé immédiatement séduire par une chanson qui a fait le buzz, un buzz si énorme qu'aujourd'hui l'album de Lescop, puisque c'est lui dont il s'agit, est attendu comme le messie, et La Forêt, annonciatrice de l'orage, devenu un tube.



Comme tout le monde, j'ai immédiatement pensé à Etienne Daho. Un Etienne Daho plus sombre, et donc lorgnant, comme ça a été dit par tout le monde là encore, vers Taxi Girl, mais à Daho quand même. "Un rendez vous improvisé sous la lune" de Lescop sonnant comme une réminiscence du "Be bopin sous la lune" que chantait Daho au temps de sa gloire. Comme une confirmation que nous sommes bien revenus à cette pop française née sous les auspices conjointes de la New Wave et de Françoise Hardy, est sorti il y a quelques jours (autant dire au même moment) le premier album de Yan Wagner. Et tant qu'à revendiquer des influences, lui a carrément enregistré un duo avec Etienne, le très bon The Only One sur l'album Forty Eight Hours. C'est plus précisément au Daho inclus dans la période 1982/1985 que se réfèrent ces artistes, soit entre les singles Le grand sommeil et Tombé pour la France. Au mieux, Lescop comme Yan Wagner doivent avoir 30 ans. Ils sont nés avec Le grand sommeil ; ils n'ont donc découvert cette chanson que plus tard. Je me demande ce qui a pu les pousser non seulement à écouter ces chansons, mais aussi à en faire le maître étalon de leur production. Entendez-moi bien ; je raffole du Daho de cette époque-là. Mais j'avais 15 ans quand j'ai assisté à mon premier concert de Daho à Bordeaux. Daho parlait à mon adolescence parce qu'il était totalement de son époque. Et du coup incompris par ceux de l'époque d'avant. Combien de fois avez-vous entendu de salles vannes sur "l'absence de voix" d'Etienne ? En cela, vingt ans après, il suivait les pas de Françoise Hardy, totalement en phase avec la jeunesse qui l'entourait, quand elle entonnait Tous les garçons et les filles. Mais est-ce ce sentiment qu'a aujourd'hui un ado en découvrant Lescop ou Yan Wagner ? Se dit-il que cet artiste parle directement à sa génération ? En a-t-il quelque chose à foutre ? Je me demande en fait comment j'entendrais Lescop ou Yan Wagner si je n'avais pas entendu Daho auparavant. Et encore... Car, même sans avoir écouté Etienne Daho, un teenager d'aujourd'hui a forcément son son dans les oreilles via l'un des nombreux tubes d'Etienne entendu un jour ou l'autre à la radio. Alors, pour ce teenager, Etienne Daho sonne-t-il comme un écho lointain de Lescop, quand, c'est précisément le contraire qui se produit pour moi ?
Ces interrogations métaphysiques étant posées, cette référence au Daho 82/85 est donc aussi, et ça, on a tendance à l'oublier, une référence à Franck Darcel. Avant d'enregistrer Le grand sommeil, il y avait bien eu Mythomane, joli petit album produit par Jacno, passé aux oubliettes. Et puis donc arrive Le grand sommeil et ce son. Oui d'accord, Arnold Turboust aux claviers, tout comme Etienne, y était sans doute pour beaucoup. N'empêche que les deux, ensemble, n'ont su retrouver tout à fait la même formule pour Pop Satori et encore moins, dix ans plus tard, pour Eden (même si la formule était, d'un autre genre, très jolie). Daho produit par Darcel, c'est sur ce son que s'est construit mon amour de la chanson française. Ou plutôt, tout ce que j'écouterais plus tard dans la chanson française allait d'une manière ou d'une autre devoir se mesurer à l'aune du plaisir que j'avais eu à écouter et réécouter La Notte, La Notte avec, en point d'orgue, Signé Kiko. D'ailleurs quand on réécoute l'album, on se rend compte qu'il manque définitivement quelque chose à Lescop ou Yan Wagner par rapport à Etienne Daho : la légèreté, l'insouciance. C'est un peu à l'image des pochettes de ces disques en fait. Sur la pochette de leurs disques respectifs, Lescop et Yan Wagner laissent apparaître leur visage en plan serré. Mais, l'un comme l'autre, en noir et blanc. Souvenez-vous de celle d'Etienne.


Ben voilà : c'était pastel, Pierre & Gilles, le perroquet, tout ça, tout ça ; c'était lumineux. Or il y a une noirceur chez Lescop qui n'est pas propre au Daho d'alors mais bien plus à l'époque de La Notte, la Notte. Daho était en cela (et reste) très spécial car il tirait vers la lumière un son pourtant porté sur l'ombre, personnalisé par Franck Darcel (qui, d'ailleurs resta à jamais le son de ces années là puisque sa carrière s'arrêta à ces années là quand celle de Daho fut celle qu'on sait). Pour s'en convaincre, il suffit d'aller écouter ce qui collerait plus au feeling de la chanson de Lescop, ce chant sorti d'outre tombe, au sens propre, celui grave de Philippe Pascal, pas toujours agréable mais qui le faisait grave (c'est le cas de le dire) sur L'éclaircie de son groupe Marc Seberg.



Et d'où venait Philippe Pascal ? De Marquis de Sade. Je ne parlerais pas de Marquis de Sade ici, vu que, si le groupe a été important pour pas mal de gens à la fin des années 70, il ne l'a pas été pour moi qui ne me suis intéressé à la musique qu'avec les années 80. Mais il est intéressant de noter que le guitariste de Marquis de Sade n'était autre que... Franck Darcel. Et encore plus qu'à la fin de Marquis de Sade, celui-ci est parti fonder le groupe Octobre. Et c'est bien dans Acteurs, qu'on trouve les prémices de ce son qui fait le délice de ces jeunes gens modernes.



J'ai découvert Acteurs en 82 au moment de la sortie de ce EP qui ne comprenait que 6 titres, gros succès sur ma radio (libre). Enfin là, et pas ailleurs, comme je le constaterais des années durant par la suite, cherchant, toujours vainement, chez des disquaires, le disque, devenu au fil du temps, une véritable obsession. Ce n'est qu'à la fin des années 90 que je mettrais finalement la main dessus. Quand je l'ai fait écouter ici et là, on m'a souvent dit que "ça avait vieilli", sous entendu, bien sûr, mal vieilli. Est-il toujours possible d'en dire autant après avoir écouté Lescop ?

* "Entortillé dans mes draps / Je crois me souvenir de toi / Lorsque tu disais tout bas / Que tu n'aimais que moi"  Etienne Daho "Le Grand Sommeil"