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jeudi 25 avril 2013

All things go by

Dans le toujours passionnant Q Magazine du mois d'avril, il y a un papier sur les Beatles dont on fête cette année les 50 ans d'existence. Jamais avant eux et plus jamais après eux, explique le magazine, des artistes auront une trajectoire similaire. Tout simplement parce que les Beatles allaient s'engager sur des voies parfaitement inexplorées jusqu'alors et dans lesquelles allèrent s'engouffrer toutes les générations de musiciens à venir. Il n'y a qu'à écouter leurs premiers singles et les comparer aux chansons des derniers albums pour mesurer le chemin parcouru. Or si le chemin est long en terme de qualité, il est très court en terme de temps : 1963 pour le premier album, 1970 pour le dernier, soit huit années d'existence pour laisser une empreinte indélébile sur l'histoire de la pop music. Leur secret, outre leur génie, est d'avoir répondu aux exigences de leur temps qui faisait qu'on sortait au moins un album par an. Dans leur cas, musiques de films incluses, il y en eut 12 ! Ca rejoint un autre article que j'avais lu dans Q Magazine, déjà évoqué ici, et dans lequel un manager juré célèbre d'un télécrochet anglais, disait que sa devise pour continuer à profiter du succès était "work the room". Soit, grosso merdo, être là, savoir se montrer présent. Interrogé sur la volonté d'une Adèle de faire un break le temps d'avoir son bébé, il répondait "Bullshit, qu'elle ait son bébé et qu'elle se remette au travail". Le travail en continu profite-t-il à la création ? Profite-t-il au business ? Profite-t-il tout court ? Pour reprendre deux artistes que je porte ou ai porté aux firmaments, la réponse est contrastée. Kate Bush a commencé en jouant la règle du jeu puisqu'elle a sorti deux albums en 78, une tournée et un mini live, en 1979, et un nouvel album en 1980. Mais à partir du moment où elle a elle même produit ses disques, en 1982, le temps s'est mis à s'allonger entre chacune de ses livraisons : 3 ans, 4 ans, puis finalement 12 ans (!). Mais c'est précisément dans ce ralentissement du temps qu'elle a pondu ses meilleurs albums. Jean-Louis Murat a lui aussi signé les meilleurs albums de sa carrière (à mon goût toujours, mais je ne vais pas le préciser à chaque fois, hein) au début de celle ci, quand il observait un laps de temps de 2 à 3 ans entre ses albums, alors que depuis le début du nouveau millénaire, la qualité de ses livraisons décroit au fur et à mesure que la cadence de sortie s'accélère (1 à 2 albums l'an). Dans les deux cas donc, même si cela n'arrive pas aux mêmes moments de leurs carrières respectives, plus ces artistes ont pris leurs temps, plus ils ont su livrer de la bonne came. Sans doute parce que tout le monde n'est pas les Beatles. Qu'un temps de maturation est nécessaire pour savoir séparer le bon grain de l'ivraie. Mais ne passe-t-on pas pour autant à côté de certaines choses ? Par exemple, toujours chez les gens que j'aime bien, il y avait eu trois ans entre Steve McQueen et From Langley Park to Memphis, album de 85 et 88 de Prefab Sprout. Or, on était passé d'un petit groupe fragile et délicat à une machine de guerre pop prête à conquérir les States. Que s'était-il passé entre les deux ? La réponse arriva en 1989 sous la forme de Protest songs, soit l'album que Prefab Sprout enregistra juste après Steve McQueen, en 1985, mais qui, précisément parce que son esprit fut jugé trop proche de ce dernier album, fut mis de côté et d'autres directions envisagées qui conduisirent à From Langley Park to Memphis. Bref, Protest songs, s'il n'est pas un album indispensable, est indispensable pour comprendre la carrière du groupe. De la même manière, ce n'est qu'en 2009 que parvint jusqu'à nous, Let's change the world with music qui aurait du être, en 1993, le successeur de Jordan : the comeback paru en 1990. Au lieu de quoi, il fallut attendre 1997 pour que Prefab Sprout délivre Andromeda heights. Plus encore que Protest songs, Let's change the world with music est un merveilleux album qui ne doit sa sortie qu'au fait que Paddy McAloon, après avoir failli perdre la vue en 2003, se soit mis à souffrir d'acouphènes terribles qui l'empêchent, depuis, de pratiquer convenablement de la musique. Son manager, pour lui venir en aide financièrement, lui proposa de sortir ce lost album. Et je peux lui dire merci tant je raffole de cet album ; même dans cette état embryonnaire de maquette, on devine très bien, si on connait le groupe, le monument qu'aurait pu devenir, par exemple, God watch over you.



Mais que ce soient Kate Bush, Jean-Louis Murat ou Prefab Sprout, le facteur temporel n'est pas le premier vecteur par lequel appréhender leur oeuvre. Par cette phrase pompeuse, je veux dire par là que, plus que marquer une année plutôt qu'une autre, leurs albums marquent plutôt tel stade dans leur carrière. Les albums des Beatles, même considérés "intemporels", replonge leurs auditeurs dans l'époque des sixties. Même s'ils ne l'ont pas vécu, cette musique est, pour n'importe quel auditeur, synonyme de cette époque.
Pourquoi j'écris tout ça ? Parce qu'il me semble qu'il faut tacher de discerner un bon morceau, un morceau sans lequel on ne peut pas vivre, qui nous apporte seulement sa beauté, d'un morceau qui nous ramène à une époque. Ce qui n'est pas spécialement facile puisque les morceaux de la dernière catégorie, en ramenant des souvenirs, peuvent procurer autant de plaisir que ceux de la première catégorie, voire plus si vous êtes, un tant soit peu, comme moi, nostalgique. Et il y a des artistes d'époque. J'avais écrit ici que je reviendrais sur les Eurythmics et la façon qu'ils ont, pour moi, de représenter, d'incarner les années 80. Or l'occasion se présente puisque, pour une raison ou une autre, je suis retombé l'autre jour sur une face B des Eurythmics (celle de There must be an angel) sortie en 1985 : Grown up girls. N'importe quel groupe n'aurait pas oublié cette chanson en face B ; ils l'auraient mis sur l'album et en auraient peut-être fait un single. Mais en 1985, Eurythmics étaient les rois du monde, leur créativité à son maximum et ils pouvaient tout se permettre.



Mais reprenons les choses dans l'ordre, chronologique s'entend. Quand Annie Lennox et Dave Stewart sortent le premier album de Eurythmics (mieux vaut éviter leur première expérience au sein des Tourists dont la vague heure de gloire fut une reprise du I only want to be with you de Dusty Springfield), les années 80 sont naissantes. Après la vague punk qui a fait tout exploser à la fin des années 70, on explore toutes les directions sans savoir véritablement où l'on va. En cela, In the garden est exemplaire, qui mélange, nous apprend Wikipedia, des influences krautrock, psychedelic, electropop. M'est avis qu'on peut rajouter un peu de tout dans la sauce. Ca donne un album pas désagréable (c'est même un de ceux que j'aime beaucoup réécouter) mais à la ligne pour le moins aussi floue que sa pochette (qu'on peut voir dans la "vidéo" ci-dessous). C'est un album que je ne découvrirais que deux ans après sa sortie. A l'époque, je me cherche aussi, musicalement, et n'ai pas encore trouvé Eurythmics auquel cas j'aurais sans doute déjà apprécié Take me to your heart.



En 1983, en revanche, je suis l'un des premiers à m'ébahir devant Sweet dreams. Comme tout le monde, vous me direz. Sauf que non : c'est fin 1982, dans Rockline, un des magazines des Enfants du rock, et plus exactement le magazine consacré à la new wave présenté par Bernard Lenoir - autant dire un moment de jouissance absolu pour moi à l'époque, que je découvre pour la première fois Annie Lennox à l'arrière d'une limousine ; si Love is a stranger est un flop, il est immédiatement pour moi un choc. J'allais acheter le maxi, et sa rythmique martiale allait en quelque sorte donner le la de la ligne musicale qu'allait désormais défendre mon émission de radio, soit un truc totalement dans son époque : la pop synthétique. J'imagine qu'en plus, cette fille qui pratique la confusion des genres et le retirage de perruques ad hoc a du on ne peut plus troubler le garçon que j'étais et qui se cherchait lui aussi (mais sans perruque).



Evidemment, après ce choc initial, j'allais attendre fébrilement l'album donc, Sweet dreams, qui sortit quelques mois plus tard avec le succès que l'on sait. Clairement ces sons synthétiques allaient marquer cette époque comme le confirme l'autre album des Eurythmics, sorti cette même année 1983, Touch, même si ce dernier se permet des incursions dans les cuivres (Right by your side) ou les cordes, comme dans Here comes the rain again.



Je n'ai évidemment pas choisi ce titre au hasard ; je veux dire, il y a plein de titres géniaux sur Touch et sans doute encore plus sur Sweet dreams. Et c'est bien pour ça que les Eurythmics sont super importants dans mon parcours et dans MES années 80. Parce que non seulement ils allaient caractériser mes goûts, la programmation de mes émissions, la décoration des murs de ma chambre, mais tout cela allait être légitimer par leur succès, Here comes the rain again, étant sans doute celui qui sera le plus important après Sweet dreams et avant le dernier Scud du même type qu'ils balanceront l'année suivante avec Sexcrime, un tube si énorme qu'il éclipsa totalement le vrai-faux album de la fausse vraie musique originale du film 1984 (la musique était sensée être pour le film mais elle fut finalement remplacée par un producteur ou réalisateur mal inspiré). C'est dommage parce que cet album compte nombre de petites perles à redécouvrir comme For the love of Big Brother



C'est rigolo parce que je me rappelle très bien de l'accueil réservé à cet album à l'époque de sa sortie : pas très bon, c'est le moins qu'on puisse dire. Et là encore on colle à la problématique de tous les groupes electropop (à l'époque, on disait synthpop, et c'était un peu comme un gros mot sous la plume de certains journalistes) : ces groupes, qu'ils s'appellent Eurythmics, Depeche Mode, Yazoo, Soft Cell, Blancmange, j'en passe et de très nombreux autres, avaient beau avoir conquis le monde, on les jaugeait toujours en tant que sous groupe, sous artiste, sous musique. Ces gens là ne pouvaient pas être de bons musiciens puisqu'ils utilisaient les synthés et les synthés, c'est bien connu, ça fait de la musique tout seul... Bref, devant tant de mauvaise foi de journalistes qui, pour la plupart, ne voulaient pas tourner la page du rock'n'roll BCBG (Basse Chant Batterie Guitares), sans doute parce que tourner cette page, c'était vieillir un peu, il fallait frapper un grand coup, et battre l'ennemi sur son propre terrain. En 1985, Eurythmics sortait ce qui fut considéré (et l'est toujours aujourd'hui) comme son meilleur album, Be yourself tonight, toutes guitares dehors via notamment le premier single qui rugit dès l'intro Would I lie to you.



C'est donc à cette époque que Eurythmics deviennent les rois du monde. Quand on réécoute l'album, on comprend pourquoi : les sept premiers titres de l'album sont des tueries (je suis un peu moins convaincu par les deux derniers). Or, on est en 1985, l'année de mes seize ans dont j'ai déjà parlé ici. Pour moi, c'est l'année la plus riche des années 80, avec un paquet d'albums merveilleux. Comme je l'ai déjà écrit toutefois, je ne sais pas s'il s'agit d'un regard objectif ou subjectif, puisque, précisément, j'ai seize ans, qui est un age où l'on se sent sans doute un peu aussi comme le roi du monde. Mais c'est ainsi : 1985, grand millésime. Et retour donc à des structures plus classiques où la guitare est l'élément central. Les Eurythmics pousseront d'ailleurs le bouchon un peu plus loin l'année suivante avec Revenge, leur album le plus rock'n'roll, parfait pour la scène (c'est à ce moment là que je les vois, Annie d'abord en long trench de  cuir noir, avant de débarquer en soutien gorge tout de cuir itou mais rouge cette fois) mais qui, des années plus tard, ne me laisse pas grand chose ; de tous leurs albums, c'est le seul dont je ne n'ai numérisé aucune chanson. Là encore, c'est assez cohérent avec ma vision de l'année 1986 qui succédant à une année de rêve, ne pouvait qu'être une année de désillusion. Il faut attendre l'année suivante pour que la musique retrouve des couleurs, au moment où Eurythmics n'a plus rien à prouver et peut donc faire la synthèse de toutes ses influences. C'est l'album Savage qui reste pour moi, avec Sweet dreams, le meilleur album de Eurythmics. Il n'y a rien à jeter et même des morceaux que je trouvais pas évidents à l'époque m'apparaissent dans toute leur pertinence aujourd'hui comme le premier single (et l'incroyable vidéo) Beethoven (I love to listen to).



Alors il n'était plus question de juger les synthés. D'ailleurs c'était l'année où apparut "officiellement" la House music, Acid House pour être précis (via notamment le Pump up the volume de Maars), musique, pour le coup, où les synthés, où les machines étaient reines. Tout cela ouvrait le chemin de la décennie à venir. Alors que restait-il à faire musicalement ? Plus grand chose. Et c'est d'ailleurs ce que firent les Euryhtmics avec l'ironiquement titré Wee too are one, qui annonçait précisément leur séparation, alors même que se terminaient les années 80, en 1989. Allez, on va sauver Don't ask me why du désastre.



Les Eurythmics n'avaient plus rien à dire. Les années 80 n'avaient plus rien à dire. Don't ask me why... Il se trouve que l'année 1989 fut celle de mes vingt ans. J'ai toujours aimé la notion anglosaxonne de teenager, soit les années entre 13 et 19 ans. Mon adolescence est morte avec les années 80. 1989 est également la dernière année que j'ai passé chez ma mère. Et voilà à quoi me ramènent toutes ces années : à un temps où je vivais auprès d'elle, où elle vivait auprès de moi. Où elle vivait, tout simplement. Mais évoquer des souvenirs ne fait pas revivre le temps passé, il en donne juste l'impression. Des impressions délectables, mais aussi fugaces que le temps d'une chanson. Et c'est pour cela qu'un groupe comme Eurythmics est parfait : parce que leur oeuvre est la chronique de ces années là. Leur vie (je veux parler de celle d'un groupe, d'un artiste, bien souvent beaucoup plus courte que celle d'un être humain) a illustré ces années là et ils ont bien fait d'en profiter pour sortir presque un album tous les ans, comme on marquerait les pages d'un journal intime.
En débutant ce blog, je pensais moi aussi faire la chronique du temps présent quand, en fait, je dressais la chronique de jours passés, comme s'il suffisait de les évoquer pour les ressusciter. Mais rien ne revit. Même pas le souvenir : le souvenir vit au présent, en ce sens qu'il est ce qu'il nous reste du passé, et non pas le passé lui même si vous voyez ce que je veux dire. C'est d'en prendre conscience, sans doute, qui fait que le besoin d'écrire, ce blog en tout cas, m'ait un peu passé. Je n'y mets pas un point final mais sais désormais qu'il prendra d'autres formes, d'autres temps, d'autres mots. Un peu comme la fin d'un cycle qui coïncide (mais ce n'est sans doute pas une coïncidence) avec un moment où je suis en passe de me réinventer professionnellement et géographiquement. J'avais envie de terminer tout ça par une chanson du premier album d'Annie Lennox, Diva, paru en 1992 et qui reste pour moi, le véritable dernier album de Eurythmics, un album où l'on se quitte sur de bons souvenirs car tout, pour moi, est parfait sur l'album Diva. Ayant déjà posté par le passé The Gift, qui demeure à mes yeux et surtout mes oreilles, le meilleur morceau de l'album, je passais en revue les autres morceaux puis choisis finalement Primitive. Comme ça sonne un peu comme un morceau d'adieu (même si, je le répète, ceci n'est pas un point final), j'avais envie de savoir ce que disait ce morceau. Et comme souvent le sentiment que m'inspirait la chanson s'avère concordant avec mon propos, une illustration supplémentaire, s'il en fallait encore une, du pourquoi j'aime la musique, de ce que je ressens de la musique, de tout ce que j'ai essayé de mettre dans ces pages. Lennox y chante "For time will catch us in both hands /To blow away like grains of sand /Ashes to ashes rust to dust/ This is what becomes of us / Sweetheart /Send me to sleep /Pray to God our hopes to keep / Take our fears and make us strong/ Lead us to where we belong / And let it all go by / All go by...".

jeudi 31 janvier 2013

Le charme et la grâce

A me relire, j'ai remarqué que j'écrivais souvent, pour un titre, que j'étais (tombé) sous le charme. Pour être précis, je m'en aperçois dès l'écriture. Souvent il me faut trouver des synonymes ou des paraphrases quand bien souvent le mot juste, celui dont on est à la recherche quand on écrit, est celui-là : le charme. Et il y a une raison à cela : le premier sens du mot charme, c'est la formule magique, dérivé du latin carmen pour "chant magique". A ne pas confondre avec Carmel dont le chant était pourtant magique en 1987 quand elle reprenait en live la chanson titre de son album paru l'année précédente, The Falling.



Tout ça relevait plutôt du hasard puisque avant de commencer, je ne savais pas que j'allais tomber sur "chant magique", ni sur carmen, et par extension, Carmel. Mais il n'y a pas de hasard car mon but était également, comme énoncé dans le titre, de vous parler de la grâce. La grâce dont le sens éthymologique est l'aide de Dieu. Or Dieu pour moi, c'est un peu comme la magie, un truc un peu extraordinaire qu'on a du mal à expliquer. Durant les années 80 et le temps de trois albums, Carmel, qu'on réduit souvent à tort à sa seule chanteuse, Carmel McCourt, a eu la grâce (du moins si l'on omet l'innommable duo avec Johnny Hallyday, J'oublierais ton nom dont il vaut mieux, comme le laisse entendre le titre oublier jusqu'au nom), le temps de trois très beaux albums.

 
Là vous me prenez en flagrant délit de mensonge, mensonge par omission (décidément, on y revient), vu que j'ai délibérément mis de côté Everybody's got a little... soul, album paru en 1987, soit un peu trop vite après The Falling et sensé, j'imagine, capitaliser sur l'énorme succès de Sally, ce qu'il ne fit pas du tout, allant même jusqu'à faire de l'ombre au très beau Set me free, qu'on n'écouta, du coup donc, pas assez. Puis on n'écouta plus du tout Carmel car il n'y avait plus grand chose (plus rien ?) à écouter. Je pourrais vous dire que Carmel avait sans doute raté le train du trip hop qu'elle préfigurait ; réécoutez The Falling par exemple, cette voix soul, ces beats un peu au ralenti, et ces nappes de synthé froid et vous verrez qu'on n'est pas si loin que ça du compte. Mais je préfère dire que Carmel avait perdu la grâce. Je n'étais plus sous le charme. Revenons à ce mot puisque je le réservais à la base pour quelqu'un d'autre. En fait, quand je me suis dit que j'allais écrire sur le charme, c'est parce que j'avais aussi bien la chanson parfaite pour parler du sujet que la personne parfaite qui, cerise sur le gâteau, interprète la dite chanson : soit donc Jean-Louis Murat chantant Le charme.



C'est une chanson assez peu connue de l'Auvergnat, qu'il faut aller chercher sur la bande originale du film Mademoiselle Personne, un film qui n'existe pas, ou, en tout cas, que personne n'a jamais vu. Tourné par une jeune réalisatrice, Pascal Bailly, sur la tournée 94 de Murat, ce devait être une fiction autour de cette tournée, avec Murat dans son propre rôle, et Elodie Bouchez dans celui de la fan. Je sais aussi que Romain Duris était au générique. Malgré tout ça donc, Mademoiselle Personne n'existe que via sa bande originale offerte en CD bonus avec le premier live de Murat paru en 1995. Autant de petits détails que je connais parce qu'archi fan de Murat. Et être fan, c'est être sous le charme. Ca ne s'explique pas. Ou mal. Pourquoi lui plus qu'un autre ? Bon d'accord, parce qu'il fait de la bonne musique est un bon début. Mais ce n'est pas tout. Ce n'est pas, par exemple, ce qui vous fait pleurer quand vous voyez, comme je l'écrivais ici, le bonhomme en live ; le spectacle a beau être réjouissant sur scène, quand même ! Un peu de retenue ! Sauf que vous n'en avez précisément plus aucune : vous êtes envoûté. A la merci d'un sort qui vous enlève tout jugement critique, toute bonne foi, un truc qui va au delà de la simple écoute de bonne musique. Un lien surnaturel qui fait que tout ce qui touche l'idole et tout ce que touche l'idole est sacré. Et donc ça n'aide pas si, de manière objective, le fruit de votre amour paranormal est au summum de son pouvoir créatif comme le fut Murat dès Cheyenne autumn et quelques albums après cela. Il pouvait alors rendre merveilleux n'importe quoi, d'un improbable duo avec Mylène Farmer jusqu'à la reprise d'une petite chanson rêche façon rock français d'alors signée Louise Feron (paix à son âme) à qui il faisait atteindre des sommets de rondeur pop et moite (tous ses "Aaah ! Je vais tomber" sur le refrain son éminemment érotiques) et au titre prédestiné pour ce post : Tomber sous le charme. 



Je vais essayer de retrouver un peu de retenue pour le reste de ce post, chose qui ne sera pas difficile à faire car il y a bien longtemps que le charme s'est rompu concernant Jean-Louis. Parce que, pour moi en tout cas, Murat n'a plus la grâce et ce n'est même pas du à ses multiples tentatives (parfois réussies) de casser son image d'éternel amoureux romantique en apparaissant en vieil ivrogne défait aussi insupportable qu'incompréhensible dans les médias. Non, c'est juste qu'on entend plus que le savoir faire dans les chansons de Murat, pas cette magie qui en faisait quelque chose de totalement à part dans le paysage musical français. Aujourd'hui Murat se répète et s'il se parodie, ce n'est pas dans ses apparitions en public, mais, finalement, bien plus en déversant la même musique qui n'est pas mauvaise au demeurant mais laisse un sentiment, non pas nouveau, comme il le chantait, mais bien plus d'eau tiède ; j'ai l'impression qu'il fait de la musique comme il pisse et je préfèrerais qu'il se retienne de temps en temps parce que ce n'est pas comme ça que je vais retrouver les sommets vers lesquels il me transportait jusqu'à, disons, Lillith en 2003 qui fut pour moi son dernier grand album. Avant d'écrire ces lignes, je savais seulement que Murat allait sortir un album cette année, comme chaque année finalement. Mais je ne savais pas que son nouveau single était sur le Net depuis deux jours seulement. J'avais appris que, comme tant d'autres, il s'était fait virer de sa précédente maison de disques et je m'étais pris à espérer que, tel un coup de pied dans le cul, cela allait l'amener à parfaire les moindres détails de ses nouvelles chansons, histoire, pourquoi pas, de retrouver le charme initial et de provoquer une de ces belles histoires de revanche/rédemption dont le show biz a le secret. Hélas, Over and over, au titre, là-encore, prédestiné, ne fait que confirmer que Murat pisse encore et encore la même copie.



Même s'il reste toujours à part dans ma discothèque malgré tout ce que je viens d'écrire (qui aime bien...), Murat est comme les autres artistes. La grâce l'a touché un temps, puis s'est retirée, brisant le charme. J'aime à me dire que la grâce se pose sur l'épaule de certains artistes et y reste un temps. Ce doit d'ailleurs être comme pour les oiseaux : la grâce doit avoir envie de s'envoler de temps en temps. Rares sont les oiseaux qui se posent définitivement. Avec la grâce agit le charme. Et si une fois enchanté, on est bien incapable de dire pourquoi, on sait en revanche quand cela a commencé ; on tombe sous le charme, je vous le rappelle, et quand on tombe, on le fait rarement au ralenti. Clairement le charme a débuté à Cheyenne Autumn. Pas Si je devais manquer de toi, où Murat traîne encore une voix trop nasillarde, mais tout le reste de l'album sorti deux ans après. Le réécoutant pour précisément compléter ce post par LA chanson par laquelle tout avait commencé, il m'était strictement impossible d'en choisir une, chacune disputant à l'autre la revendication de ce titre. Très clairement, il n'y en a pas : c'est vraiment tout l'album. Mais très clairement aussi toutefois est apparue la chanson que j'allais poster ici même si elle n'est pas de Murat mais est une adaptation d'une bossa nova chantée notamment par Joao Gilberto, E Preciso Perdoar. Cela fait dix ans (si vous avez bien tout lu), que le charme n'agit plus. Dix ans passés loin de la musique de Murat. Pourtant à une heure très sombre, il y a quelques mois, il y a eu cette chanson. M'est apparue cette chanson. J'attendais depuis quelques heures déjà la mort de ma mère dont la vie n'était réduite qu'à de longues et douloureuses inspirations. J'avais sa main dans la mienne et je pensais qu'il fallait que ça s'arrête, que c'était le moment, qu'elle laisse aller, même si j'en étais très malheureux. Alors, dans ma tête, est venue se ficher cette chanson qui n'en finissait plus de tourner en boucle et que j'ai peut-être même, à un moment, fredonner à ma mère, espérant la réconforter, espérant qu'elle m'entende. Et cela m'a sans doute apaisé à la manière d'un charme. J'avais totalement oublié ce moment jusqu'à ce que la chanson résonne à nouveau dans mon casque il y a quelques jours. Son charme aujourd'hui, c'est de provoquer mes larmes, mais, je vous rassure, avec douceur. Avec grâce, si vous préférez.
(normalement ici, vous auriez du avoir le titre mais pour de sombres raisons de droits... Bref allez écouter ici sur Deezer, la chanson s'appelle Pars)

samedi 10 novembre 2012

Un jour d'automne avant l'hiver

C'est un de ces jours où aucun sujet ne s'impose vraiment où je traine d'un artiste à l'autre, d'un morceau à l'autre voulant parler de mille choses à la fois. Et puis, finalement, un cheminement voit le jour. Partons si vous le voulez bien de Graph Rabbit. C'est un duo de Brooklyn qui a sorti il y a un mois son premier album sans grand bruit. Je me demande bien pourquoi. Leur dossier de presse dit qu'il faut imaginer Nick Drake produit par Brian Eno, jolies références qui, effectivement, leur vont très bien. On peut aussi penser bien évidemment à Sigur Ros et Radiohead. Et pourtant, malgré tout ça, malgré la gratuité d'Only Fields (à télécharger ici), on ne parle que peu de Graph Rabbit. Peut-être la faute au temps que l'on ne prend plus pour découvrir un artiste : une écoute de deux secondes et hop, ça nous plait. Ou non. Or, les premières secondes d'Only fields sont déroutantes : des sons aux synthés doux mais qui ne semble aller nulle part dans le sens où ils n'ont pas de ligne mélodique. Mais celle-ci, telle une forme qui sort du brouillard, arrive avec la guitare, puis, surtout, la voix. Et tout comme elle apparaît, elle finira par disparaître à la fin de la chanson, conférant à celle-ci des allures de tour de magie ; Only Fields est-il un mirage ?



Le dossier de presse de Graph Rabbit indique aussi comment le chanteur, guitariste et compositeur du groupe a travaillé avec son producteur autour de trois images directrices pour l'album Snowblind : les oiseaux, les arbres et la neige. Only fields comme d'autres chansons de l'album a effectivement des airs de neige qui tombe et scintille sur la nature alentour, un peu comme les plus belles images qu'on aurait de l'hiver. Maintenant imaginons un bien plus gros manteau de neige, un de ceux qui font que règne ce curieux silence, curieux car urbain, où si vous entendez le moteur d'une voiture, parce qu'elle roule au pas, et précisément grâce à l'isolation acoustique naturelle de cet épais manteau, le bruit ne vous parviendra, comme tous les autres, que de manière étouffée. Un manteau où l'on s'enfonce comme dans du coton et où le temps s'étire doucement. Vous êtes dans cet autre album consacré à l'hiver qu'est 50 Words For Snow de Kate Bush, sorti l'année dernière. Oui, encore Kate Bush ! Mais bon, d'un, vous étiez prévenu que vous en entendriez parler encore et encore dans ce blog, et, de deux, ça se prête quand même divinement au sujet. Surtout Snowflake, le morceau qui ouvre l'album et qui est chanté par Kate et son fils, Bertie, dont elle a voulu saisir la voix avant qu'elle ne mue. Et s'il parle bien de l'hiver, je ne peux m'empêcher d'y voir aussi la chanson d'une mère à son fils ; Kate Bush y chante comme un mantra "The world is so loud / Keep falling / I'll find you", soit presque dans le même temps, une façon de couper le cordon et de dire qu'on sera toujours là. Il y a vingt ans, Kate Bush était plutôt l'enfant dans The fog qui abordait ce passage où l'on doit se détacher de ses parents pour faire sa propre vie et c'est la voix de son père qui disait "Just put your feet down child / 'Cause you're all grown up now".


Mais revenons au sens premier de la chanson, l'hiver. Et comme 50 Words For Snow est un album d'hiver, Cheyenne Autumn, comme son nom l'indique, est bien un disque d'automne, qui respire les feuilles mortes, l'humus et les champignons ; son auteur, Jean-Louis Murat, y naissait aux yeux du public sous le signe de cette saison qui n'allait plus le lâcher, et qu'il n'allait plus lâcher jusqu'à l'incarner dans le duo qu'il fit avec Mylène Farmer. Je me souviens de la première fois où j'ai vu Jean-Louis Murat en live, en 1993. Au début du concert, il était seul tandis que des feuilles mortes tombaient sur la scène. La voix de Murat et nombre de ses chansons m'évoquent la chaleur d'un feu de cheminée ou la douceur d'un gros pull en laine quand viennent les premiers frimas et Cheyenne Autumn reste la matrice de tout ce qui allait suivre à l'instar de cette Pluie d'automne.



J'ai toujours trouvé curieux que personne n'ait creusé ce sillon. Pourtant, il y a, à mon avis, autant matière à inspiration dans ce Jean-Louis Murat des débuts que dans l'Etienne Daho qui inspire tant la jeune génération en ce moment. Je compte toutefois d'autres très rares "jeunes hommes d'automne". En 1993, le duo Les Occidentaux revendiquait clairement Murat et l'automne régnait sur leur premier album éponyme réalisé par l'ingénieur du son de Blue Nile, album hélas trop méconnu. Si vous le trouvez en solderie, aimez Murat, aimez l'automne, ne le manquez pas ; il est comme une caresse Après la pluie.



Plus de dix ans plus tard, c'est Pierre Bondu qui m'évoqua ce même spleen. Et Quelqu'un quelque part, son album, eut le même non succès, le public lui préférant le côté plus radieux, plus éclatant, plus été donc du 100 % VIP dont il signa la musique l'année suivante pour Katerine. Je rêve ne fit rêver que moi.



Evidemment, ces mêmes morceaux peuvent évoquer d'autres sentiments, d'autres sensations à leurs auditeurs. Mais pour moi, ils sont la bande son idéale d'une ballade en forêt, quand les feuilles des arbres flamboient de leurs dernières couleurs, ou, donc, quand la neige feutre vos pas. Et ces deux saisons qu'on a tendance à vouer aux gémonies peuvent alors donner de vraies raisons de se réjouir.

lundi 29 octobre 2012

C'est déjà Noël

Coup sur coup, ce sont deux artistes qui fréquentent ma discothèque qui sortent un album de Noël : Cee Lo Green (le chanteur de Gnarls Barkley) et Tracey Thorn.


Il n'y a rien d'extraordinaire à ça : Noël, c'est dans deux mois et la chanson, voire, donc, l'abum de chansons de Noël, c'est une tradition très anglo-saxonne. Je me souviens parfaitement de mon premier voyage à New York qui correspondait avec la première semaine de décembre. Dans toutes les boutiques où j'entrais, j'ai bien dit TOUTES, il y avait de la musique de Noël. Selon les lieux, c'était du Noël R'nb, soul, jazz, rock, classique, funk, electro, mais du Noël, toujours du Noël. Au bout d'une semaine, je n'en pouvais plus. Comme n'en pourront plus d'ailleurs, tous ceux qui vivent  au Royaume Uni ou aux Etats Unis dans peu de temps. Aussi, avant que ça ne vous sorte par les oreilles, voici, tant que vous pourrez les apprécier, quelques chansons qui changent du Petit Papa Noël de Tino Rossi.
Le problème du répertoire de Noël français tient d'ailleurs tout entier dans ce seul titre. L'omnipotence de la scie de Tino Rossi fait qu'on va jusqu'à oublier que d'autres chanteurs se sont frottés avec un tout autre talent à la période : Florent Marchet dans l'album pourtant intitulé en anglais Noël's songs le rappelle via des reprises de chansons autrement mieux foutues que l'on devait à l'origine à Nougaro, Barbara ou Piaf.


Mais ma chanson française préférée de Noël, qui fait d'ailleurs partie des chansons reprises par Marchet, c'est sans conteste Noël à la maison. On la doit à un Jean-Louis Murat au top de sa forme, soit au début des années 90, avec son alors habituel Denis Clavaizolle aux claviers. De sa forme musicale, s'entend, parce que, quand on écoute Murat, on a plutôt toujours l'impression qu'il est en petite forme, si vous voyez ce que je veux dire. Le morceau commence par quelques secondes d'ambiance sonore où l'on entend quelqu'un scier du bois (Charles Ingalls dans La petite maison dans la prairie ?) avant que la voix plaintive de Murat ne s'avance sur un traîneau de grelots.



Magique. Du coup, facile de passer à la chanson suivante, d'autant qu'elle vient de mon autre idole musicale : Kate Bush pour December will be magic again. C'est une chanson qu'elle avait enregistré pour deux shows de Noël en 1979 et qui s'est retrouvée sur disque un an plus tard. Sur le Web, c'est précisément les deux premières versions qu'on trouve souvent. Beaucoup moins celle du disque, que je préfère nettement avec l'arrivée triomphante des grelots sur le refrain.


Kate Bush "December Will Be Magic Again" (1980) from Derek Langille on Vimeo.

Parce que c'est ça, l'ingrédient indispensable à toute bonne chanson de Noël : les grelots, ces mêmes grelots qu'on trouvera fatigants à la fin du mois de décembre mais qui, dès qu'on les entend, vous plonge dans une ambiance sapin, guirlande et papiers cadeau. Je ne sais pas vraiment s'il s'agit de grelots ce qu'on entend sur l'intro en fade in (qui apparaît progressivement, pour les non anglophones) des Pretenders. Mais même s'il ne s'agit pas de cela, le son les évoque (tout comme le xylophone plus loin dans la chanson) et vous plonge de la même façon dans l'ambiance pour une des chansons de Noël les plus inspirées qui soit : 2000 Miles.



Ceux qui me connaissent se doutent bien que je n'allais pas me contenter de vous montrer la pochette de l'album de Tracey Thorn, connaissant mon admiration pour l'artiste, ma vénération pour sa voix. Sister Winter est l'une, peut-être LA plus belle chanson de Noël que je connaisse. C'est une reprise d'une chanson de Sufjan Stevens qu'il avait, lui aussi, écrit pour un album de Noël. La version originale débute par sa petite voix fragile seulement accompagnée de la guitare - typiquement Sufjan Stevens  - pour s'achever sur une fanfare un peu foutraque - typiquement Sufjan aussi. J'aime beaucoup Sufjan Stevens. Il n'empêche que sa version sonne comme un brouillon de celle de Tracey Thorn. La progression s'y fait par l'ajout successifs de couches au morceau jusqu'à l'arrivée en apothéose... des grelots. Je suis ravi de voir que cette chanson se trouve sur l'album de Tracey Thorn ; ce qui me ravit moins, c'est que ce soit, de loin, la meilleure chanson de l'album. Car la chanson ne date pas de cette année mais d'il y a deux ans : Tracey Thorn l'avait offerte sur son site au moment de la disparition de sa mère, ce qui colle assez bien au thème de la chanson : ce coeur brisé qui tient quand même à souhaiter un joyeux Noël à tous ses amis. Permettez-moi ainsi d'en faire autant. Demain, je vous présente mes voeux et après demain, on fêtera Pâques.

vendredi 28 septembre 2012

Compagnon de route

Je parlais ici des relations à court terme. Il est temps de passer au lourd : le long terme. C'est rare, extrêmement rare, de trouver un artiste qui vous accompagne au fil du temps. C'est comme, dit-on, les amis ; les vrais se comptent sur les doigts d'une main. Les vrais, ce sont ceux avec qui la conversation redémarre comme si elle s'était arrêtée la veille, même si cela fait des mois, voire des années que vous ne vous êtes pas vus ou parlés. Cela ne veut pas dire que c'est comme si le temps s'était arrêté ; au contraire, le temps a passé, comme tout un chacun, vous avez, si ce n'est changé, évolué, et, miraculeusement, votre ami, même en suivant des routes différentes, est resté sur le même fuseau horaire que le vôtre. Evidemment, cela, les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, bercés qu'ils sont de l'illusion d'avoir, pour la vie, dégoté leur chanteur/chanteuse/groupe préféré. Je vous le souhaite car c'est ce qui m'est arrivé - j'y reviendrais plus tard mais les histoires d'amour finissent mal en général. En 1993, mon chemin croisa pour la première fois la route de Stina Nordenstam. J'étais alors en charge de la playlist de la radio pour laquelle je travaillais (ah, temps béni où nous faisions nous même les playlists!...) et écoutais alors consciencieusement tout ce que les maisons de disques envoyaient. Outre le fait que la radio pour laquelle je bossais était très chanson française et donc, les envois de disques sans doute pensés en conséquence, si j'arrivais à trouver quelques bons titres dans tout ce magma de promoCDs, rien ne fut à la hauteur du choc que j'éprouvais à la première écoute de Little star de Stina Nordenstam.

Le choc était d'autant plus grand que le mini CD comportait deux autres chansons (First day in spring et He watches her from behind) que j'adorais, ce qui signifiait qu'il ne pouvait pas y avoir de malentendu : j'étais tombé amoureux de Stina Nordenstam, qui eut l'élégance de prolonger sur un album somptueux, And she closed her eyes dont est extrait ce So this is goodbye. 



J'étais d'autant plus persuadé d'avoir trouvé une artiste dont j'allais tenir longtemps la main (et qui allait tenir longtemps la mienne) que je découvrais que la Suédoise (encore une!) avait sorti ,deux ans plus tôt, un premier album, Memories of a color, que je m'empressais d'acheter pour le trouver aussi beau. Non seulement Stina Nordenstam avait un univers cohérent mais il correspondait à ce que je recherchais alors dans la musique. Las ! Deux ans après notre première rencontre, Stina sortait Dynamite et notre amour d'éclater. C'était d'autant plus cruel que Stina avait pris soin de piétiner notre relation en clamant alors à quel point ses deux premiers albums étaient surproduits et ne lui ressemblaient pas du tout, alors que Dynamite, qu'évidemment, je détestais...
Je devrais me méfier des filles du Nord. Il m'est arrivé, à peu de choses près, la même chose avec l'islandaise, comme son nom ne l'indique pas, Emiliana Torrini dont j'étais tombé sous le charme du Dead things en 1999.



Mon histoire d'amour avec Emiliana allait se poursuivre avec Love in the time of science, son album. D'autant plus que celui-ci était produit par Roland Orzabal, un des deux Tears For Fears, amour de jeunesse perdu de vue (voir ici) et donc, retrouvé, ici avec bonheur : un ménage à trois donc. Hélas, non, Emiliana disant très vite comme elle était malheureuse avec les arrangements de Roland Orzabal qui ne lui correspondaient pas du tout, optant, pour l'album suivant, pour un son beaucoup plus acoustique. Bon, la différence, c'est que Fisherman's woman, qu'Emiliana Torrini sortit en 2005 reste très fréquentable là où j'ai beaucoup de mal à fréquenter Dynamite. Mais bon, là encore, nos routes s'étaient séparées.
Heureusement parmi toutes ces femmes, il en est une qui ne m'a jamais fait défaut : Kate Bush. Kate Bush a donc été l'une des premières artistes que j'ai revendiqué comme ma préférée (voir ici). J'ai toujours adoré Babooshka. J'ai tant adoré Babooshka que j'avais pris mon courage à deux mains (moi le grand timide pour qui s'adresser à la boulangère pour acheter une baguette de pain était déjà un exploit) pour aller à la Discothèque (du nom de l'unique magasin de disques) écouter l'album. Je n'avais en aucun cas l'intention de l'acheter ; je n'avais pas l'argent. Mais il fallait que j'écoute d'avantage ce 33 tours à la pochette quand même sacrément culottée (c'est le cas de le dire) puisque sur le dessin, un tas de trucs des plus fantasmagoriques, sortait de dessous la robe de Kate. Outre les sentiments confus que devaient avoir ces dessins pour un gamin de mon âge, je développais une addiction à Kate avec la deuxième chanson de Never for Ever. La première, donc, c'est Babooshka. Souvenez-vous, la fin de la chanson se finit dans des bruits de verre qui se  brisent. Et ce sont ces mêmes bruits qui conduisent à la deuxième chanson Delius, un vrai délice et le véritable départ du chemin que j'allais parcourir avec Kate Bush.



Mon histoire avec Kate Bush ne s'est jamais démentie. Ou à peine. Les chansons pop assez faciles de Never for ever furent une porte d'entrée à la musique. The dreaming, deux ans plus tard, où Kate se barrait vers des sons, précisément, plus barrés, correspondait à la période où moi même allait explorer des musiques disons moins commodes. Et Hounds of love, très subjectivement le meilleur album de tous les temps, est arrivé au cours de l'une de mes meilleures années musicales (voir ). En 1988, je me souviens avoir couru voir Une vie en plus (She's having a baby, en VO) de John Hughes, juste pour pouvoir écouter une nouvelle chanson de Kate. Et peu importe que cette chanson, comme l'écrivait alors les Inrockuptibles, méritait plus un film de Tarkovski que de John Hughes ; à l'époque, je n'avais vu aucun Tarkovski et John Hughes, c'était le réalisateur de La folle journée de Ferris Bueller et de Breakfast Club. Pas encore celui de Maman j'ai raté l'avion. Et je peux vous assurer que j'étais en larmes quand j'ai vu/entendu cette séquence du film.



Même si c'est le climax du film (Kevin Bacon se remémore les bons moments de sa jeune vie de couple alors que sa femme, entre la vie et la mort, accouche), ce n'est bien sûr pas les talents de réalisateur de John Hughes qui m'ont mis dans un tel état. Si talent il a eu, c'est bien celui d'avoir laissé la chanson en entier et de lui avoir laissé le premier plan dans le film. Parce que c'est l'une des plus belles chansons de Kate Bush que j'ai jamais entendues. Et quand c'est tellement beau, ça me touche tellement que j'en pleure. Un an plus tard, j'ai retrouvé la chanson sur l'album The sensual world que j'ai trouvé magnifique. J'avais attendu quatre ans, j'étais récompensé. Quatre longues autres années plus tard, il y a eu The Red Shoes. Et là.... Et là, j'ose le dire, il y a eu comme un accroc dans notre histoire d'amour. C'était agréable de retrouver Kate, ses aigus, ses graves, mais Rubberband girl, le single ne me touchait pas au plus profond de moi, pas plus que la majeure partie des chansons de l'album (et c'est d'ailleurs encore le cas aujourd'hui). Mais, car heureusement il y a un mais, il y avait une chanson, une seule chanson sur cet album qui me fit le même effet que This woman's work : Moments of pleasure.



J'étais d'autant plus troublé que j'avais commencé trois ans plus tôt une nouvelle histoire d'amour avec un homme qui savait alors bien mieux me parler que Kate : Jean-Louis Murat. Kate Bush pouvait s'éclipser (et c'est exactement ce qu'elle fit pendant douze ans !), Jean-Louis Murat prenait le relais et le prenait bien. Je me rappelle de ce concert à l'époque (entre 97 et 99 dirais-je) où fut tournée la vidéo ci-dessous où Jean-Louis Murat à la guitare était accompagné du seul Denis Clavaizolle aux claviers avec, pendant la première partie du concert, la projection d'images en super 8, qui répondait à l'ambiance sonore que Murat installait. C'était tellement beau que j'en avais pleuré pendant tout le concert.



Mais je m'étais trompé. Et sur Jean-Louis Murat, et sur Kate Bush. Parce qu'en 2005, j'entamais ma période de désamour de Murat avec Moscou, l'un des bien trop nombreux albums qu'il enchaîna alors. Qui plus est, il était de ceux qui crachaient alors sur ses premiers albums que j'aimais tant. La même année, mon histoire d'amour a repris avec Kate via l'album Aerial que j'ai trouvé splendide. La encore, sortez les mouchoirs, j'étais en larmes souvent et je vais y revenir. Quand au dernier album de Kate en date, 50 words for snow (attendu pendant six ans seulement !), j'aime m'y réfugier comme dans un cocon, c'est de la ouate au piano qui me réconforte et me fait me sentir bien. Oui, je crois que c'est cela que sait le mieux me faire la musique de mes compagnons de route, et de Kate Bush en particulier, puisqu'elle m'a TOUJOURS accompagné : me réconforter. Me faire me sentir mieux. M'accompagner. Dans Moments of pleasure, comme dans beaucoup d'autres morceaux de sa discographie, Blow away sur Never for Ever, All the love sur The dreaming, ou The fog sur The sensual world, Kate Bush aborde la question du deuil, de la perte. Ces chansons m'ont toujours ému même si je ne les comprenais pas encore de l'intérieur. Je veux dire par là que je n'avais jamais eu à expérimenter la douleur d'un deuil. Récemment, j'ai perdu ma mère. Récemment, j'ai réécouté A Coral Room où Kate chante comme elle se souvient d'une petite chanson que lui chantait sa mère, elle aussi décédée. Et c'est comme si, elle chantait à travers moi ou je chantais à travers elle. Aucun mot ne saura mieux décrire mon chagrin que cette chanson ; pas le texte, hein, mais la chanson toute entière avec ce que me fait ce piano, ce que me fait cette voix. Et encore plus cette instant où après un silence, elle murmure "My mother", deux mots suivis seulement, d'abord, de piano, comme si l'émotion l'emportait et qu'elle ne pouvait pas, immédiatement, reprendre le cours de sa chanson. A ce moment là, j'ai eu l'impression de la comprendre totalement. Ou qu'elle me comprenait totalement. Comme les meilleurs amis du monde, dans la joie comme dans la peine.



Il n'y a pas vraiment de vidéo officielle de A Coral Room, puisqu'il ne s'agit pas d'un single. Mais sur Youtube, on peut trouver une flopée de vidéos non officielles pour ce titre (preuve qu'elle a su en toucher d'autres que moi). Si j'ai choisi celle-ci, c'est sans doute aussi pour la note de Kate Bush qui l'accompagnait et qui n'est autre qu'un extrait d'une interview qu'elle avait donnée pour la sortie de l'album : " The song is really about the passing of time... I like the idea of coming from this big expansive, outside world of sea and cities into, again, this very small space where, er, it's talking about a memory of my mother and this little brown jug. I always remember hearing years ago this thing about a sort of Zen approach to life, where, you would hold something in your hand, knowing that, at some point, it would break, it would no longer be there "