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mercredi 17 octobre 2012

Préjugés

En ouvrant Libération ce matin, je suis tombé sur deux pages sur le nouvel album de Raphaël et n'ai pu m'empêcher de pousser un "Oh non ! Pas Raphaël". Depuis quand Raphaël est-il devenu cool ? Attention, hein, c'est pas le pire : quand on est programmateur à France Bleu (oui, sachons nommer les coupables), Raphaël, c'est presque une bulle de bonheur quand on doit caser dans la journée les titres de Michel Sardou,   Chimène Badi ou la soupe infâme cuisinée par les so called comédies musicales françaises. On s'étonnera, après, que l'industrie du disque aille mal ; allez à Broadway, vous comprendrez ce que c'est qu'une comédie musicale ! Il n'empêche qu'une fois que vous n'êtes plus programmateur à France Bleu, oublier Sur la route ou Caravane et le timbre nasillard de leur créateur est un bonheur. Or donc, ce serait cool d'écouter Raphaël aujourd'hui. Bon. Je suis donc allé, curieux, écouter Manager, single annonciateur de l'album Super Welter qui sort dans quelques jours. Et ça l'a pas fait du tout. Désolé, là, je vois pas, y a comme un mystère qui m'échappe. Perso, je me dis que si Raphaël n'avait pas fait filmer sa tournée par Jacques Audiard, réalisateur qui, lui, "a la carte", comme on dit, il n'aurait pas de telles faveurs de la presse autorisée à vous dire ce qui est ou pas de bon goût. Mais je peux me tromper et proclamer exactement l'inverse dans une semaine, une fois que j'aurais écouté l'album ? Je revendique le droit à la contradiction la plus totale ; elle fait partie de mon paysage musical. Il n'empêche que Raphaël part avec un à priori défavorable.
On a tous des idées préconçues. Sur les choses, les gens et donc les artistes. Quitte à passer à côté de très jolies choses. Tenez, par exemple, si je vous dis R'n'b, vous allez tous penser à ce truc nauséabond qui coule des radios FM à destination des jeunes (les pauvres !) et vous n'aurez pas totalement tort, le pensant longtemps moi-même. Et si on voyait ça juste comme un moyen d'expression pour certains artistes. Je veux dire que j'aurais vingt ans et serais artiste aujourd'hui, je ne sais pas si, en vivant aux Etats Unis par exemple, je ne ferais pas moi même du R'n'b. Parce que le R'n'b serait alors comme une seconde nature pour moi, un truc dans lequel j'aurais grandi et qui serait, en quelque sorte, ma grammaire, ma langue maternelle, celle allant de soit dans mon mode d'expression . Est-ce pour autant que je serais un mauvais artiste ? Non. The Weeknd, jeune Canadien de 22 ans, est venu apporter de l'eau à mon moulin via la publication de trois albums entre l'année dernière et cette année (qui seront d'ailleurs regroupés sous l'appellation Trilogy à paraître début nobembre). Ses morceaux ont immédiatement envahi les blogs du monde entier, mais c'est le cas de bien d'autres artistes R'n'B et le fait qu'il ait mis ses albums en téléchargement gratuit sur son site y a sans doute largement contribué (maintenant c'est trop tard, fallait vous y prendre avant). Il n'empêche que je suis tombé sur cette musique "à priori" pas à mon goût et que, via le sample malin du Happy House de Siouxsie & the Banshees, je suis rentré dans cet univers (tous les albums étant recommandables).


Ceci étant dit, je ne connaissais pas The Weeknd avant de l'écouter et n'émettais des réserves que sur son style musical. Les préjugés ne seraient-ils pas plus difficiles à combattre s'ils portaient précisément sur l'artiste. Il m'a fallu, dans les années 90, passer cette barrière, que certains croient, hélas, infranchissable, pour jeter une oreille à l'album Bevillacqua de Christophe. Pour moi, Christophe, c'était" Allo Stéphanie / Ne raccroche pas" et "Avec les filles/J'ai un succès fou/ Ouh Ouh Ouh". Ouille ouille ouille. Soient les pathétiques gesticulations d'un chanteur des sixties pour rester au top dans les années 80. Et on avait beau me dire que Le beau bizarre, album paru dans les années 70, était génial, je voyais pas trop le truc dans Les mots bleus ou Señorita, sans doute aussi, parce que je travaillais à Radio France en région (l'ancêtre encore fréquentable des France Bleu) et devais me le coltiner une à deux fois par semaine. J'ajouterais qu'en plus des daubes suscitées (parce que faut pas déconner non plus, on va pas tout réévaluer), Christophe est aussi responsable (il faut dénoncer l'insupportable) de l'épuisante scie Comme une boule de flipper de Corinne Charby dont il suffit d'écrire le titre pour que la chanson reste gravée dans votre tête pour la journée (et si c'est pas le cas, tenez, cadeau). Bref, ça partait mal. Ce qui m'avait intrigué dans l'article que j'avais lu alors, c'était que Christophe avait bossé avec quelques musiciens de la scène Techno, ce qui m'avait poussé à écouter Bevilacqua. Et là, grosse claque : c'était pour moi un des meilleurs albums français de l'année 96. Maintenant, je vais être parfaitement honnête, je ne trouve pas que l'album ait entièrement bien vieilli. Mais c'est le cas de pas mal de sons de synthés de ces années-là. Et il n'empêche que J't'aime à l'envers reste pour moi une petite merveille où Christophe parle d'inverser sa voix, ce qui se produit à la fin du titre mais l'étrangeté de sa voix et de son interprétation, ce côté ovni (décuplé sur la partie où il parle d"un mec qui s'appelait Cannelle/Bizarre pour un mec") font que je ne cesse de me demander si Christophe a chanté l'intégrale de la chanson à l'endroit pour renverser la fin à l'envers, ou bien le contraire. Et vous n'avez qu'à écouter si vous trouvez ma phrase trop longue ou trop compliquée.


Personne n'a écouté Bevilacqua. Sans doute parce que l'ancien public du chanteur était trop déconcerté, et que ceux auxquels il aurait pu parler n'ont pas daigné l'entendre. Là où l'histoire se termine bien pour Christophe, c'est que cinq ans plus tard, avec Comm'si la terre penchait, il a commis plus ou moins le même album (en moins bien, pour ce qui me concerne) avec un tout autre succès, et un statut culte qui ne s'est pas démenti depuis.
Mais comme on n'est pas au pays des Bisounours, ça ne se passe pas forcément comme ça. Cette même année 1996 sort Chaque jour est un long chemin qui est l'inverse de l'album de Christophe, soit un album très acoustique, folk, et signé... Elsa. Oui, Elsa, la nièce de Marlène Jobert, T'en va pas, Quelque chose dans mon coeur et Le beau roman d'amitié avec Glen Medeiros. Aargh ! Sauf qu'Elsa, en 96, a vingt-trois ans et ne se voit pas, elle a raison, continuer à incarner les parfaites petites filles qu'elle n'est plus. Elle veut montrer qu'elle a grandi et qu'elle écoute Joni Mitchell. Grave erreur quand on sait qu'en France, il n'y a qu'un Johnny et non une Joni (c'est peut-être d'ailleurs là un de nos plus grands problèmes). Elle sort donc cet album qu'il était encore possible, jusqu'à il y a peu, de se procurer dans n'importe quelle brocante ou solderie tant son échec fut total. Pour vous poster la chanson qui l'illustre, il m'a d'ailleurs fallu aller la charger sur le Web. Je ne dis pas que tout l'album passe aujourd'hui encore en boucle entre mes oreilles. En revanche, j'ai du écouter un demi milliard de fois (je vis pas avec un gars du Sud pour rien) Les Affaires de Franck et je trouve cette chanson sublimissime.



Aujourd'hui encore, il faut que je me batte contre mes préjugés. Je vais, par exemple, avoir beaucoup, beaucoup, beaucoup de mal à écouter le prochain album de Carla Bruni. Et j'aurais sans doute encore plus de mal à le trouver bien (s'il l'est bien entendu, mais faut pas déconner non plus). C'est dommage car c'est sans doute se priver de certains plaisirs. Pourtant, je sais qu'ils sont bien là, ces terribles préjugés, inscrits dans notre histoire personnelle comme dans notre histoire commune. Je veux dire par là que je ne suis pas le seul à jeter l'omerta sur Elsa ou Christophe. On décide qu'un tel ou qu'un autre n'en vaut pas la peine. Et on, c'est toi, c'est moi, c'est nous. C'est beau comme une chanson de Corinne Charby, ce que je viens d'écrire. Bref. J'aimerais m'arrêter un instant (et m'arrêter tout court) sur une dernière victime de ce rejet collectif. Basé sur le fait qu'il a une tête de gland (ce qui est vrai), que c'est pas un musicien (c'est un DJ, faut pas pousser) et qu'il a commis de nombreuses bouses (c'est vrai aussi), la France prend avec des pincettes (ou une pince à linge sur le nez) le cas David Guetta. Français, je suis, mais con, je ne reste pas. D'abord parce que j'ai raffolé d'Acapella de Kelis sorti il y a deux ans avant même de savoir que Guetta en était responsable. C'est précisément quand j'ai su que c'était lui qui était derrière cette bombe que j'ai commencé à me poser des questions. Car, après tout, si Guetta n'est pas à proprement parlé un compositeurs des plus subtils, il a quand même un don pour les titres foutrement efficaces. Sinon pourquoi ça marcherait PARTOUT dans le monde, hein ? Pour sa tête de burne ? Et puis Sia, l'immense Sia qui chante avec lui deux titres, elle est devenue bête d'un seul coup ? Ben, non. D'ailleurs, en tombant plusieurs fois sur des radios de djeunz (oui, j'écoute les radios de djeunz parfois pour mieux identifier l'ennemi) sur l'intro de Titanium (et avant que la chanson ne devienne un tube immédiatement identifiable donc), je me suis pris à penser : "Tiens, c'est pas mal, ça". Et oui. Et c'est David Guetta. Avec Sia certes, mais David Guetta quand même. Oui, les préjugés ont la vie dure. Dure d'oreille, parfois.


vendredi 5 octobre 2012

Bande son

J'ai vu il y a deux jours le dernier épisode de la série Weeds. Quand je dis le dernier, au cas où vous ne le sauriez pas, ce n'est pas le dernier en date mais le dernier tout court puisqu'il venait boucler la huitième et finale saison. Et si vous êtes dans le cas (où vous ne le sauriez pas), je vous encourage vivement à voir Weeds. Mais qu'est-ce que ça vient faire ici, allez-vous me demander, question à laquelle j'ai moi-même cherché une réponse car si j'avais envie de parler de ce dernier épisode, je ne savais pas, ici, comment l'introduire. La réponse était pourtant sous mes yeux, on ne peut plus criante surtout concernant Weeds. Pour qui a vu Weeds, la série sera toujours liée au Little Boxes de Malvina Reynolds qui lui servait de générique. C'était une sorte de signature musicale qui, d'entrée, vous plongeait dans l'atmosphère de la série. Et les séries américaines ne se sont pas gênées pour user de la musique pour installer des ambiances, comprenant l'importance de celle ci quand on déroule encore de la musique d'ascenceur sur Joséphine ange gardien, Julie Lescaut et autres séries made in France. Preuve de cet interêt que portent les séries à leurs musiques et, au-delà, aux musiciens, les producteurs de Weeds ont, dès la deuxième saison, demandaient à des musiciens (parmi lesquels Elvis Costello, Death Cab For Cutie ou Regina Spektor) d'enregistrer chacun leurs versions de Little Boxes, pour un générique qui, s'il était le même, changeait donc d'une semaine à l'autre (les différentes versions sont regroupées dans la version ci-dessous).



Certaines musiques sont ainsi indissociables des séries auxquelles elles sont liées et mon goût pour telle ou telle série indissociable sans doute de l'attention portée à la musique. J'en veux pour preuve mon attachement à Grey's Anatomy, qui n'est pas la meilleure série du monde mais est tout de même une série dont je raffole depuis huit ans, m'apprêtant à rentrer dans la neuvième saison déjà. Pourtant j'ai bien des reproches à adresser à la série de Shonda Rhimes : ça finit par tourner en rond, l'héroïne est quand même l'un des points les plus faiblards, etc... A la vue du tracklisting des différents épisodes, ca ne m'est pas difficile de comprendre pourquoi je reste un fan de la série médicale tant les chansons semblent avoir été rassemblées par un fan obsessionnel de musique. En regardant Grey's Anatomy, j'ai découvert des artistes que je ne connaissais pas comme Psapp qui a composé le générique.

Psapp - Cosy in the rocket by www.drago.mobi

Mais aussi Kate Havnevik. Kate Havnevik est l'artiste qui représente le mieux l'univers musical de Grey's Anatomy. On retrouve pas moins de 8 de ses chansons au générique de différents épisodes, ce qui est énorme, considérant que Kate Havnevik n'a sorti à ce jour que deux albums ! Mais ce n'est pas seulement le fait d'avoir déniché cette artiste norvégienne inconnue jusqu'alors que j'admire mais l'utilisation qui est faite de sa musique. Dans l'extrait du neuvième épisode de la troisième saison qui suit, on a l'impression que c'est la musique (qui apparaît à 45" du début) qui conduit tout le reste.



 De manière plus évidente, dans l'épisode chanté de Grey's Anatomy (18ème épisode de la 7ème saison pour les documentalistes), c'est un autre titre de Kate Havnevik, Grace, que reprend Sara Ramirez qui interprète le personnage de Calie dans la série



La musique dans cette série et dans les séries en général participent à l'émotion qu'elle (la série, pas la musique, vous suivez ?) me procure. Le top du top, dans ce mariage de la musique, des images et des émotions restant pour moi l'utilisation de Breathe Me de Sia sur le final de Six Feet Under, où l'on voit mourir un à un les personnages de la série dans une scène de flash forward magistralement exécutée et ô combien poignante (je me souviens avoir pleuré tout du long quand je l'ai vue la première fois, puis une heure durant après visionnage et ai encore les larmes qui montent aux yeux quand je la vois maintenant).



Une chanson bien choisie me met en quelques secondes dans l'ambiance dans la série. Par exemple, je suis tout de suite sous tension avec le générique de Damages, When I Am Through signé The VLA avec ses paroles répétées adnauséum : "When I am through with you / There won't be anything left (Quand j'en aurais fini avec toi / Il ne restera plus rien)"



Mieux encore, j'ai découvert récemment l'excellente série suédo-danoise The Bridge (Bron/Broën en VO) et le générique m'a non seulement instantanément mis dans l'ambiance, mais m'a fait m'accrocher à la série (il fallait avoir envie quand même de la regarder, comme ce fut mon cas, en suédois et danois, le tout sous titré en anglais !) et j'ai, bien sûr, immédiatement voulu savoir qui chantait et découvert du même coup Choir of Young Believers, artiste danois dont la chanson s'intitule Hollow Talk.



Mais revenons en au dernier épisode de Weeds. Dans un flash forward là encore mais qui dure cette fois tout l'épisode, on se retrouve avec les personnages plus d'une dizaine d'années plus tard et on les découvre cabossés par la vie, finalement plus très beaux à voir, et l'on en veut à la scénariste Jenji Kohan de tirer ainsi sa révérence aux personnages qui l'ont fait pourtant connaître des téléspectateurs, et auxquels, du même coup, elle devait me semble-t-il, un peu plus de respect, ou tout du moins, une fin moins en eau de boudin que celle-ci rythmée par le plutôt moyen, à mon goût, With Arms Outstretched de Rilo Kiley, inconnue à mon bataillon et qui le restera, du coup, jusqu'à prochain ordre (et, oui, d'accord, ma phrase était un peu longue).



On sent bien l'effet recherché, façon, justement, Six Feet Under. Mais quand Alan Ball clôt Six Feet Under, au moins a-t-il la décence de tuer (au sens propre comme figurer) dignement tous ses personnages. Ce n'est pas la première fois qu'un auteur fait du mal à des personnages que j'aime : j'avais eu la même impression en lisant Les chroniques de San Franciso d'Armistead Maupin ou Les chroniques du plateau Mont Royal de Michel Tremblay. Si comme l'écrit Martin Winckler dans son livre qu'il consacre aux séries (américaines), celle-ci sont "les miroirs de la vie", pourquoi nous présenter ce sale reflet de nous mêmes ? J'imagine qu'à la manière du chanteur qui chante depuis des années la même chanson parce que c'est son seul tube, la chanson que lui demande son public, l'auteur finit par se lasser de ce qui a fait son succès. Par exemple, si The Rembrandts existent toujours aujourd'hui, m'est avis qu'ils doivent en avoir sacrément marre de chanter I'll be there for you.